L’Empire de Bruno Dumont, histoire d’un Star Wars franchouillard

Prix du jury à la dernière Berlinale, le film de Bruno Dumont divise les spectateurs depuis sa sortie en salles le 21 février. Il faut dire que mélanger les codes du space opera et de la comédie absurde dans un affrontement intergalactique sur la côte d’Opale à de quoi déstabiliser. 

La Guerre des étoiles n’aura pas lieu sur Tatooine mais dans le Pas-de-Calais. Voilà le postulat du dernier film de Bruno Dumont. Les armées du Bien et du Mal ont infiltré le nord de la France et ont pris l’apparence d’hommes et de femmes de la région pour préparer une invasion de l’humanité. Dans une petite ville côtière, les Zéros – les soldats du Mal – accueillent avec joie la naissance du Margat, l’héritier maléfique de Belzébuth, leader de l’Empire. Face à cette nouvelle, les guerriers du Bien – les Uns – qui s’emploient à répandre bienveillance et solidarité, tentent d’endiguer la corruption des pauvres humains dépassés par cet affrontement titanesque. 

Grandiose ridicule

Dans L’Empire, le cinéaste français originaire du Nord reprend avec une joie enfantine les codes du space opera – branche de la science-fiction qui met en scène des aventures intergalactiques – pour y injecter son sens de la comédie absurde. À bord d’un palais de Versailles littéralement transformé en vaisseau spatial, le leader des Zéros prend d’abord la forme d’un ectoplasme de matière noire avant de s’approprier le corps d’un guide touristique (Fabrice Luchini) et de devenir un croisement loufoque entre le sénateur Palpatine et un arlequin. Sa contrepartie du Bien, la Reine galactique (Camille Cottin), contemple la Terre dans un costume élisabéthain diaphane depuis un vaisseau qui n’est autre que la Sainte Chapelle. L’un comme l’autre s’exprime dans une sorte de gloubiboulga infrasonique tournant en dérision la généralisation des voix synthétiques. 

Face à ce grandiose ridicule, Bruno Dumont impose un contraste fort : la sobriété de la ruralité nordiste et le décor des plages froides et désertes de la côte d’Opale. Dark Vador y devient un pêcheur local appelé Johnny, accompagné sur des chevaux blancs d’agriculteurs devenus généraux, tandis que Jane la lieutenante des Uns (Anamaria Vartolomei) prend les formes d’une Lara Croft Jedi, défendant les valeurs du bien à coup de machette laser. Chez Dumont, le futur est légèrement démodé. 

Cinéma franchouillard

Déclaration d’amour à la science-fiction et à sa région natale, le film se moque aussi éperdument des deux. En poussant à l’extrême le manichéisme – une opposition binaire entre le Bien et le Mal personnalisés – le réalisateur démystifie les épopées spatiales de George Lucas mais aussi notre rapport au monde et à la vérité. « Le 0 et le 1 représentent aussi ce monde numérique dans lequel on est, et je pense que si beaucoup de gens aujourd’hui deviennent dingues, c’est aussi à cause de cette pensée numérique, digitale, qui simplifie le monde », explique-t-il.

Dirigés à l’oreillette, les comédiens – accompagnés d’acteurs non-professionnels – sont invités à jouer de façon rigide et à faire durer les séquences jusqu’au bout du malaise pour chercher l’essence même d’un cinéma désuet à la française. Les habitants de la côte d’Opale se retrouvent constamment dépassés par les enjeux de ce conflit de l’espace, pauvres créatures abêties par une absence totale de valeurs morales. 

Bande-annonce de L’Empire de Bruno Dumont, en salles depuis le 21 février 2024.

Malgré les nombreux changement de casting à cause de la pandémie de Covid-19 et les critiques d’Adèle Haenel (prévue initialement dans le rôle de Vartolomei) qui dénonce la représentation d’un « monde sombre, sexiste et raciste », le film de Bruno Dumont est reparti avec le prix du jury à la Berlinale le 24 février dernier. Une récompense que le réalisateur est venu chercher sur scène un logiciel de traduction automatique à la main. Une façon de ne jamais se départir de cette science-fiction ringarde et d’un sens certain de l’absurde.