Dans un communiqué rare par sa gravité, l’Académie des sciences tire la sonnette d’alarme face à de nouvelles coupes budgétaires touchant le CNRS — au risque de fragiliser tout l’écosystème de la recherche, de l’université à l’innovation.
Derrière les chiffres, c’est une question stratégique qui se pose : quelle place la France veut-elle encore occuper dans la course mondiale aux savoirs et aux technologies ?
Télescope a choisi de relayer l’intégralité du communiqué de l’Académie des sciences :
« Recherche française : l’Académie des sciences dénonce les coupes budgétaires à répétition
Paris, le 4 mai 2026,
L’Académie des sciences exprime sa vive inquiétude face à une cure d’austérité sans précédent imposée au CNRS. S’ajoutant aux 500 millions d’euros de charges non compensées depuis deux ans, alors que les budgets s’étiolent depuis des années, une nouvelle étape vient d’être franchie : le Premier ministre exige 20 millions d’euros d’économies supplémentaires.
Le choc est inédit : sur cette somme, 13,5 millions d’euros de crédits déjà alloués aux laboratoires seront purement et simplement retirés. L’État reprend d’une main ce qu’il vient de donner de l’autre, plaçant les équipes de recherche dans une instabilité totale.
Dans une lettre adressée aux directeurs de laboratoires, Antoine Petit, président-directeur général du CNRS, dresse un constat accablant : le budget 2026 prévoyait déjà un trou de 239 millions d’euros, en raison de charges obligatoires non compensées par l’État. Depuis octobre 2024, le CNRS a dû absorber ainsi plus de 500 millions d’euros de charges. La marge de manœuvre devient critique : avec 91 % de sa subvention absorbée par la masse salariale, le CNRS n’a d’autre choix que de couper dans les dotations des laboratoires pour maintenir ses recrutements. Le signal d’alarme est tiré, la réserve budgétaire, qui permettait jusqu’ici de maintenir les laboratoires sous perfusion, sera totalement épuisée d’ici la fin de l’année.
Le mal est profond et systémique. Au-delà du CNRS, c’est tout l’ensemble de la recherche qui vacille. Le budget des Universités, en sous-financement depuis des années, a encore été coupé en mars 2026, et atteint un point de rupture, selon de nombreux présidents d’universités dans la France entière. Le déficit est tel qu’il est difficile de maintenir les formations, et que la recherche est souvent sacrifiée. Le budget de l’ANR (Agence Nationale de la Recherche) qui n’a toujours pas été arbitré pour l’année 2026, est en grand danger. Les fonds de l’Agence sont menacés d’une coupe de 200 millions d’euros, ce qui va compromettre le financement des projets de recherche dans de nombreux laboratoires. On peut craindre que le programme ambitieux de France 2030, orienté vers la R&D pour développer les nouvelles technologies, et l’innovation, dont les enjeux sont pilotés par la science fondamentale, ne s’essouffle aussi. La France serait donc condamnée à régresser, dans une Europe, déjà en perte de vitesse. Alors que les investissements en R&D explosent aux États-Unis et en Chine, pour conserver sa souveraineté, la France devrait donc accélérer ses recherches et augmenter ses investissements sur 15-20 ans au lieu de les réduire.
Le constat est sans appel : la France est désormais distancée par ses voisins européens (Allemagne, Royaume-Uni, Pays-Bas). Les efforts de R&D ont crû de 46 % en Allemagne entre 1996 et 2023, alors que ceux de la France ont diminué de 2%, source OCDE – en 2023, la part de R&D était de 3,1% en Allemagne contre 2,2% en France, source INSEE). Dans les secteurs critiques; numérique, santé, énergie, défense; les travaux français ont moins d’impact que ceux de nos partenaires.
La recherche scientifique et technologique n’est pas une variable d’ajustement comptable; elle est le moteur de notre progrès économique et assure notre souveraineté. L’Académie des sciences demande solennellement au gouvernement de cesser de sacrifier l’avenir de la nation aux impératifs budgétaires de court terme. »