Rugulopteryx Okamurae, une algue originaire du Japon, menace la biodiversité de Marseille et de plusieurs pays méditerranéens, tout en posant des problématiques de santé humaine lorsqu’elle s’échoue sur les plages. Dans cette nouvelle série thématique, Télescope vous présente les nouvelles espèces introduites par l’homme avec lesquelles il va falloir apprendre à cohabiter dans le futur.
Échouée, sur le bord de la petite plage de Callelongue, une calanque de Marseille, ce tas d’algues marron sur le sable ne paye pas vraiment de mine, presque banal. Pourtant “Rugulopteryx okamurae est une des espèces les plus invasives de France, et même du monde”, pointe Thierry Thibaut, enseignant chercheur spécialiste des algues à l’Université d’Aix-Marseille et à l’Institut Méditerranéen d’Océanologie (IMO). Depuis 2018, il alerte les pouvoirs publics sur les conséquences de cette invasion silencieuse. Toute l’étendue du petit port de Callelongue est tapissé de l’algue : “C’est pareil jusqu’à 30 mètres de profondeur, c’est impressionnant…”, chuchote t-il, le regard porté vers la mer.
“Il y’a moins de poissons et d’invertébrés”
Chaque printemps, cette espèce végétale qui se plaît beaucoup dans notre climat tempéré réapparaît en masse dans les calanques de Marseille… déréglant la biodiversité, en prenant la place des variétés d’algues locales et de certains coraux sur les roches marines. “Elle n’a aucun prédateur”, explique Thierry Thibaut, étant donné que Rugolpteryx okamurae n’a pas évolué dans notre littoral : “elle a une capacité de dispersion qui est gigantesque, elle se bouture et fait des clones”.
Conséquence, elle modifie l’habitat des poissons, qui ont moins de refuges. “Ça a un vrai impact sur la biodiversité, il y a moins de poissons, il y en a moins d’invertébrés”, constate le chercheur. “Et on ne sait pas encore l’impact de sa toxine sur la population marine, étant donné qu’elle entre dans la chaîne alimentaire”.
Un gaz extrêmement toxique pour l’homme
Cerise sur le gâteau, “Rugulopteryx okamurae” se distingue par une odeur nauséabonde en cas de pourrissement sur les plages, et peut même devenir toxique pour l’homme. “Elle va libérer du H2S, de l’hydrogène sulfuré, c’est un gaz extrêmement toxique”.
Jeannot, un habitant retraité de Callelongue, a fini à l’hôpital il y a quelques années après avoir manipulé l’algue. “En plein confinement, on avait enlevé toutes les algues, comme on s’emmerdait. Il y en avait vraiment beaucoup”, raconte t-il. J”ai fait partie des trois qui sont tombés (dans les pommes). Ça fait comme si vous manquiez d’air, et puis tout qui tourne, et boum!”
L’étang de Thau, le patient zéro
Mais comment cette algue japonaise est arrivée en France ? Elle aurait d’abord été introduite vers 2002 à l’étang de Thau, proche de Montpellier, à cause des importations d’huîtres japonaises pour l’aquaculture. Ensuite, quelques années plus tard, elle atteint le bassin méditérénéen, jusqu’à être observée à Marseille en 2016. L’hypothèse de Thierry Thibaut : tout part des oursins. “C’est quelqu’un qui a dû faire un pique-nique avec des oursins de la lagune de Thau, avec des algues dessus”, décrit-il. “Après, il l’a jeté à la mer.”
Depuis, elle prolifère dans le sud de la France, en Espagne, au Maroc et jusqu’en Algérie, où elle pose aussi de nombreux problèmes sanitaires et économiques, car elle coûte cher aux autorités qui doivent les enlever des plages. “C’est un problème d’autant plus important là où il y a des grandes marées”, ajoute Thierry Thibaut. Elle agit aussi sur le commerce de la pêche, avec des filets remontés parfois totalement remplis de l’algue.
Aujourd’hui, elle menace de remonter la côte Atlantique, dispersée par les filets des pêcheurs et les eaux de ballast des bateaux. “On l’a trouvée cet été au Pays basque français… On pense qu’elle peut monter jusqu’à la Norvège”, craint Thierry Thibaut.
Réguler la rugulopteryx
Alors que faire ? Éviter de propager l’algue plus loin via la pêche, et faire évoluer la loi, espère le chercheur : “Il serait possible d’en faire des engrais, ce qui permettrait de la valoriser et de la réguler, mais la législation européenne l’interdit…” Depuis 2022, la “rugulopteryx okamurae” est en effet sur la liste des “espèces exotiques envahissantes préoccupantes”,interdisant l’importation mais aussi la vente de cette espèce.
Il faudrait ainsi surtout mieux informer les visiteurs et retirer régulièrement les algues échouées sur les plages. Ce qui n’est malheureusement pas assez le cas à Marseille. “On les appelle mais ils ne viennent pas”, déplore Jeannot, désabusé.
Plus loin dans les calanques, la plage de Marseilleveyre uniquement accessible à pied est aussi régulièrement touchée par une importante présence de “rugulopteryx okamurae. Télescope s’est rendu sur place, et effectivement, les algues sont encore plus nombreuses là-bas, sans aucun panneau de prévention. Pas de mauvaise odeur pour le moment, mais en cas de doute, mieux vaut ne pas se baigner sur la plage.
Vigilance donc tout cet été, avant la baignade. Vous pouvez aussi agir à votre échelle : si vous l’apercevez proche de chez vous, sur une plage ou en plongée, vous pouvez la signaler sur le site https://biolit.fr/ en prenant une photo et en indiquant votre position.
Louis Deroo