« Paris, en 2050, c’est le climat de Séville » Emmanuel Grégoire, premier adjoint à la mairie de Paris

Montage TM
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Futur candidat socialiste à la mairie de Paris pour affronter Rachida Dati en 2026 ? Emmanuel Grégoire, l’actuel premier adjoint d’Anne Hidalgo ne le dit pas ouvertement, mais il y pense. À l’origine d’un manifeste pour la beauté de Paris, publié par la mairie en 2022, sur les grandes orientations esthétiques de la capitale dans le futur, il vient de lancer une idée qui fait débat : réquisitionner les 200 000 logements vacants que compterait la capitale. Pour Telescope, il a accordé un long entretien où il développe sa vision d’un Paris post JO, et jusqu’en 2050.

On parle beaucoup des Jeux Olympiques qui approchent à grand pas, mais assez peu de l’après. Quelle trace l’évènement va-t-il laisser dans la capitale ?

C’est en fait la question centrale. Les JO n’ont jamais été dans notre esprit qu’une grande fête, mais l’enjeu a toujours été pour nous la trace laissée dans l’accélération de la transformation urbaine que cela engendre. Ils nous ont permis de gagner vingt ans de rapidité d’action. Les programmes d’aménagement de l’espace public ont connu une accélération spectaculaire car tout devait être livré en juin 2024. Et tout le sera. Tous ces efforts nous engagent pour le siècle à venir. Pour donner un horizon de projection, c’est 2050.

Pourquoi ?

Parce qu’en 2015 nous avons signé l’accord de Paris qui définit une trajectoire de neutralité carbone à l’horizon 2050. Les enjeux les plus forts sont sur la mobilité, la transformation du bâti et la stratégie de compensation qui consiste à planter massivement des arbres, et remettre de la perméabilité entre la surface et les sous-sols pour éviter que 99 % de la pluie qui tombe à Paris ne soit renvoyée dans les égouts, les usines d’assainissement et dans la Seine très en aval. C’est un effort qui va nous engager pour trente ou quarante ans encore.

« On s’obsède sur les vélos et les voitures, qui ne représentent que 20 % des mobilités »

Idéalement, à quoi ressemblerait Paris d’ici 2050 ?

D’abord la révolution des mobilités va continuer, on est sur un mouvement très durable et progressif de la réduction de la place de la voiture au profit de deux mobilités principales sur le plan quantitatif. Ce n’est pas le vélo, mais les transports en commun et la marche qui sont les deux principales mobilités décarbonées. Parfois on s’obsède sur les vélos et les voitures, qui ne représentent que 20 % des mobilités. On va continuer ce rééquilibrage des usages. Des phénomènes d’innovation très puissants vont bousculer les villes, notamment les véhicules autonomes qui vont finir par arriver. Ils sont porteurs de potentiels intéressants. D’un autre côté, la végétalisation des sols et du bâti va être spectaculaire.

Cela ne change pas fondamentalement le paysage ?

On a fait un plan local d’urbanisme (PLU) bioclimatique (ndlr, voté en juin 2023) . On travaille beaucoup sur les aménagements publics, les Parisiens l’ont constaté. On va continuer ! Dans le privé, nous envisageons des mesures incitatives. Un exemple, à Paris un tiers des toits sont plats : on ne peut pas se priver de l’opportunité stratégique qu’ils représentent pour mettre des panneaux solaires, de la végétalisation, de l’agriculture urbaine, etc.

C’est très différent des projets de villes nouvelles high tech que l’on voit naître notamment dans les pays du Golfe.

J’espère que nous contribuons à Paris à changer cette vision futuriste qui n’a rien de nouveau. La vision dystopique des grandes villes verticales, à moins de progrès dans l’ingénierie à venir, ne peut pas défendre la cohérence d’un modèle environnemental soutenable. Tout le monde en revient.

« Je crois que la ville du futur, elle ressemble à Paris. »

Le quartier de la Défense paye le désintérêt de ce modèle.

Exactement. Il paye sa dérive monofonctionnelle, avec aujourd’hui 30 % de bureaux vides. C’est le cas de tous les quartiers d’affaires américains, ce modèle s’essouffle. La Défense essaye donc de se moderniser, ils veulent faire sur la dalle centrale une rue avec des commerces, des activités de proximité. Je crois que la ville du futur, elle ressemble à Paris, dans sa compacité et sa hauteur. C’est d’ailleurs l’une des grandes vertus du haussmannien, des îlots d’une très grande densité, mais dont la compacité fait qu’on peut mixer avec du commerce.

Dans quel état sera ce bâti haussmannien d’ici 2050 ?

Il a été construit en pierre massive et en bois. Sur le plan bioclimatique c’est très intéressant. Et puis il n’est pas du tout monolithique, contrairement à ce qu’on raconte. Il a des prescriptions, des règles obligatoires, mais derrière il y a beaucoup de largesse d’application sur les motifs, les couleurs, etc. Il n’y a pas un modèle unique. Une chose est sûre, on ne le voit pas du tout rénové par l’extérieur. Pendant longtemps, en termes de rénovation thermique, on a cherché à se protéger du froid depuis l’intérieur. Puis dans les bâtiments de la seconde moitié du XXème siècle, on a pu le faire depuis l’extérieur, en rajoutant une peau, un amortisseur thermique. Sur l’haussmannien, on ne peut pas. Mais l’enjeu est en train de changer, parce que du fait du réchauffement climatique, on se rend compte que Paris est mieux adaptée au froid qu’au chaud.

« Les projections nous disent que Paris en 2050, c’est le climat de Séville »

Comment feront les Parisiens pour supporter ces chaleurs qui s’intensifient ?

Le truc le plus efficace pour lutter contre ça, c’est idiot, ça s’appelle le volet. Ça a été inventé 3000 ans avant Jésus-Christ. Revenons à des trucs simples. Le volet doit se réinstaller dans les grandes villes confrontées à des phénomènes de réchauffement climatique parce que c’est de loin le plus efficace. Vous laissez la fenêtre ouverte la nuit, dès que le soleil se pointe vous fermez les volets et calfeutrez la fenêtre, comme on le fait dans les pays très chauds. Les projections nous disent que Paris en 2050, c’est le climat de Séville. Après, il ne faut pas dramatiser, les gens ne vont pas fondre sur eux-mêmes, cela ne va pas être l’apocalypse, simplement il faut s’adapter.

Paris perd des habitants chaque année : – 0,6 % en six ans. Est-ce que c’est une mauvaise ou une bonne chose de perdre en densité ?

Sur le plan mondial, Paris est dans le top 10 des villes les plus denses du monde. Il ne faut pas juger des dynamiques démographiques année après année. Il faut les apprécier dans le temps. Je connais bien la démographie de Paris : c’est une ville qui a connu une croissance démographique dans la seconde moitié du deuxième millénaire, qui est montée jusqu’à 3 millions d’habitants dans les années 20 et au début des années 50. Et qui a entamé une longue décrue démographique jusqu’à atteindre moins de 2 millions d’habitants en 1999. Ce qui a provoqué ça, c’est la destruction d’habitats indignes dans les années 50 et les programmes de construction de logement dans la métropole qui elle a beaucoup crû.

Mais aujourd’hui comment l’expliquer ?

J’y viens. Il y a des éléments structurels qui font baisser la population à Paris, mais aussi des facteurs dont la baisse de la natalité, très importante à Paris, plus qu’ailleurs. Nous avions dans les années 2000 la natalité la plus forte d’Europe, elle est désormais la plus basse. Puis l’allongement de la durée de vie fait que les logements sont plus longuement sous-occupés qu’avant, notamment lorsqu’un l’un des deux conjoints décède. Et puis les séparations : Paris a un taux de famille monoparentale beaucoup plus important que dans le reste du territoire, en croissance importante. Entre 2001 sous Bertrand Delanoë et aujourd’hui, la ville a gagné 120 000 et puis perdu 100 000 habitants. Il y avait déjà quelques éléments alarmants à cette époque : les logements vacants. Il y en a aujourd’hui 200 000. C’est 1/5ème du parc total.

Sur ce sujet, vous amorcez l’idée de réquisitionner les logements vacants en zone tendue. Concrètement, ça changerait quoi pour les Parisiens ?

C’est très simple, le logement c’est une affaire d’offre et de demande. On a beaucoup lutté pour le réguler avec l’encadrement des loyers, contre la professionnalisation de location des meublés touristiques. Je le répète, il existe 200 000 logements non occupés à Paris. Des meublés touristiques, des résidences secondaires, et des logements purement vacants. Un cadre juridique existe, protecteur des propriétaires en réalité, mais il n’est pas question de réquisitionner 200 000 logements dans l’instant. Mais parmi ceux qui sont plus durablement sous-occupés, ou simplement vides, si les propriétaires ne les remettent pas sur le marché à la location ou s’ils ne les occupent pas, on les réquisitionnera. C’est une incitation, en réalité, à louer.

« Les prix de l’immobilier augmentent depuis 2000 ans à Paris. »

Cela peut-il faire baisser les loyers à moyen terme ?

Je ne peux pas répondre avec certitude. C’est vrai qu’on pourrait se dire que remettre sur le marché quelques dizaines de milliers de logements aura un effet bénéfique sur le marché locatif qui serait moins en tension. Oui, on peut considérer sur un plan purement mécanique que cela aurait un impact sur les prix des loyers. Après, il faut rester prudent. Il y a un tel décalage entre la demande et l’offre à Paris qu’on ne peut être sûr de rien. Les prix de l’immobilier augmentent depuis 2000 ans à Paris. Le problème, c’est la disjonction entre le taux d’évolution des prix de l’immobilier et celui des revenus. Nous déployons beaucoup d’outils d’aides publiques pour compenser cette disjonction, que cela soit en matière d’aide au logement ou de logement social. C’est un sujet stratégique qui nous engage jusqu’en… 2200 !

« Nous sommes à l’aune d’un nouvel hiver 54. Si notre pays ne prend pas la mesure de cela, il y aura des bidonvilles en France. »

C’est une idée qui est partagée au sein du Parti socialiste ?

Je n’ai pas la prétention de connaître les opinions de chacun sur le sujet, mais je pense être le premier responsable à le porter aussi clairement. Je le dis parce que je connais bien la gravité de la situation. On est passé de 100 000 à 300 000 personnes sans logement en dix ans. L’État a fait des efforts en matière d’hébergements d’urgence mais ça ne suffit pas, ceux-ci sont saturés. Nous sommes à l’aune d’un nouvel hiver 54 en matière de gravité, de disjonction entre le besoin de logement et l’offre. Si notre pays ne prend pas la mesure de cela, il y aura des bidonvilles en France, partout, pas seulement à Paris. Et cela alimentera une crise sociale légitime.

À droite, on s’insurge de cette idée qui pourrait faire fuir à l’avenir les investisseurs. Au sein de votre camp, vous vous sentez seul pour porter ce projet ?

Non, pas du tout. Je pense que cette proposition s’imposera dans le débat national dans les deux ou trois ans qui viennent. Pas en 2050. C’est insupportable ! Même les gens logés constatent que dans leurs immeubles, on passe son temps à accueillir des touristes, que certains appartements sont vides pendant un an. Mais c’est dingo ! Quand on voit les centaines d’enfants dormir dans la rue. Je sais très bien que cela a insurgé la droite, qui est sur la défense de l’investissement. Nous n’avons pas les mêmes valeurs. Moi je défends les gens qui dorment dans la rue, eux la rente. Il est bien dans notre pays de revenir aux fondamentaux.

Y compris au sein du Parti socialiste.

Oui, bien sûr. La moitié des logements parisiens sont détenus par des gens qui en possèdent au moins cinq. Prenons la mesure de la ségrégation sociale qui s’installe dans les sociétés contemporaines. La moitié des résidences secondaires à Paris appartiennent à des gens qui vivent en Île-de-France. Je suis tombé de ma chaise en l’apprenant. On a mandaté l’APUR pour étudier tout ça. On croit que c’est la faute des Allemands, des Russes, des Anglais, qui investissent pour avoir leur pied à terre. Ça existe mais c’est très marginal. Donc je ne crois pas qu’il y ait quoi que ce soit de bolchévique à se préoccuper de savoir où dorment les gens.