Championne européenne face aux fake news, la Finlande doit son avance à un système éducatif unique. Dès la maternelle, les élèves apprennent à décrypter l’information, détecter les deepfakes et exercer leur esprit critique. Un modèle qui interroge : pourquoi la France reste-t-elle en retard ?
La scène se déroule dans une école primaire de Tuusula, à une demi-heure au nord d’Helsinki. En cette glaciale journée d’hiver, la classe de l’instituteur Jaako Mäki n’apprend pas l’histoire ou la grammaire finlandaise, mais à identifier un deepfake. « La vidéo montrait notre ancien président, Sauli Niinistö, raconte l’enseignant. Au début, les enfants pensaient que c’était une vidéo normale. Puis il a commencé à dire n’importe quoi… à expliquer qu’il voulait rester en poste pour toujours. Là, les élèves ont compris qu’il y avait un problème. » À la fin, la vidéo, montée par Yle, l’équivalent local de France Télévision, expliquait comment avait été généré le deepfake en question. Du fait de ce type d’initiatives, la Finlande remporte, chaque année depuis 2017, le titre du pays européen le mieux armé face à la désinformation, une couronne décernée en suivant les calculs de l’Indice européen d’éducation aux médias, créé il y a 9 ans par l’Open Society Institute de Sofia. En 2026, la Finlande a obtenu le même nombre de points que le Danemark, l’Irlande et les Pays-Bas. La France, elle, pointe à une piteuse 19ème place. « Il faut dire que l’éducation aux médias en Finlande remonte déjà aux années 70, renseigne Kari Kivinen, ex-proviseur du lycée franco-finlandais d’Helsinki, qui a participé à la mise en place du programme d’éducation aux médias et à l’information numérique dans les écoles finlandaises. Le but était alors de doter les élèves des compétences nécessaires pour comprendre la structure, l’importance et l’influence potentielle de la communication de masse dans la société. À l’époque, on se concentrait sur la radio, la télé et les journaux. » Au XXIème siècle, les programmes scolaires ont ensuite augmenté la place de l’éducation aux médias afin de s’adapter à l’essor d’une nouvelle donnée : le monde digital. Kivinen : « Quand on a créé notre curriculum de 2014, il contenait le terme ‘multilittératie‘, qui comprenait une éducation aux médias traditionnels mais aussi aux médias nouveaux. » Pourquoi 2014 ? Plusieurs sources en ligne établissent un lien direct avec le rattachement, cet hiver-là, de la Crimée à la Russie, qui aurait alors bombardé son voisin de fake news. « Sauf que c’est justement une fausse information, sourit l’expert. Le programme s’est adapté au fait que des milliers de mauvaises informations circulaient alors à propos de l’Union Européenne. On a constaté que les électeurs voulaient pouvoir trouver une information correcte. Mais ça n’a rien à voir avec la Russie. » Depuis son indépendance en 1917, la Finlande partage avec son voisin une frontière longue de 1 340 kilomètres. « Alors la propagande russe, on connaît, assure l’éducateur. On a l’habitude. » Plus pernicieuse est la désinformation intérieure et celle « venue de l’ouest. Du mouvement MAGA qui veut altérer notre société, créer une situation dans laquelle on commence à douter de tout. C’est un défi nouveau, qu’on a plus de difficultés à gérer. »
Dès la maternelle
Ces défis, les Finlandais les relèveraient donc néanmoins mieux que les autres. Directeur du CELSA, la grande école française spécialisée dans le journalisme, les sciences de l’information et de la communication, Pascal Froissart publiait en 2025 un papier universitaire intitulé Fake news, rumeurs, même combat. Contribution à l’histoire du fact-checking du milieu du XXe siècle au début du XXIe siècle. Pour lui, lutter contre les mauvaises informations passe par le développement de ce qu’il qualifie d’esprit critique. « Sauf qu’on sait tous le définir mais on ne sait pas comment le rendre opérationnel. On n’a pas trouvé la méthode pour l’enseigner. Tout ce que l’on sait, c’est que plus on fait d’études, plus on développe un esprit critique. » A cela, les éducateurs finlandais répondraient sûrement qu’instiller un esprit critique au sein d’une population doit se faire dès le plus jeune âge. « Un élève qui entre maternelle est déjà un grand consommateur de médias, appuie Kari Kivinen. Il a vu tous les films de Disney, tous les programmes pour enfants, des millions de publicités. » Dans les premiers jours, l’enseignant en maternelle apprend quels films le bambin a visionnés et quelles sont ses habitudes de consommation médiatique. « On pense que l’éducation aux médias est un droit. C’est donc le rôle de l’école d’éduquer l’enfant à une utilisation équilibrée, critique et analytique des différents types de médias. Si l’on ne commence pas cette éducation dès le début, on rate une phase importante. » A ce stade, les enseignants ne parlent pas encore de désinformation. Ils enseignent seulement aux écoliers comment utiliser Internet. « L’élève dit au prof qu’il veut voir une photo d’éléphant et le prof fait la recherche pour lui, résume Kivinen. L’enfant apprend que les réseaux sociaux existent, qu’on peut y trouver des informations, mais qu’il faut aussi être un peu critique. Qu’il ne doit pas tout croire. »
Au début du primaire, en même temps qu’il apprend à lire et à écrire, l’élève apprend à faire ses propres recherches. En grandissant, il est initié à l’évaluation de l’information : « à expliquer pourquoi il pense qu’une information est plus correcte qu’une autre. » Instituteur d’une classe d’enfants âgés en moyenne de 11 ans, Jaako Mäki développe : « On leur apprend à déterminer quelle information est vraie et quelle information ne l’est pas. Si une image est réelle, créée par IA ou retouchée. » Pour ce faire, sa classe crée ses propres images générées par IA. « Avec leur iPads, ils tapent un prompt à propos d’un animal, suggérant quelque chose que cet animal ne fait généralement pas, comme un lion qui conduit une voiture, poursuit Mäki. Puis une image apparaît. Ça leur ouvre les yeux. Ils voient à quel point il est facile de créer une image d’à peu près n’importe quoi. » L’une des bases enseignées dans les écoles de journalisme comme le CELSA est de ne pas chercher une information sur une seule source. En Finlande, ton apprend cela dès l’enfance. « Quand ils trouvent une information, mes élèves doivent chercher une autre source pour la confirmer, affine Mäki. Je veux aussi qu’ils identifient le genre de site sur lequel ils ont trouvé l’information, qu’ils comprennent s’il est fiable ou non. »
Même au sport
Après le primaire, les élèves des écoles finlandaises suivent, comme en France, des cours divisés en plusieurs matières. Mais les adolescents doivent aussi acquérir des « compétences transversales. » Exemples : les « compétences pour le monde du travail et l’entrepreneuriat », les compétences dans les technologies de l’information et de la communication ou encore ce que les Finlandais nomment donc la multilittératie « qui englobe l’éducation aux médias, explique Kivinen. Tous les profs, dans toutes les matières, travaillent avec ces compétences transversales. Le monde digital est partout. Chaque prof doit donc participer à cet enseignement. » L’éducation aux médias ne se fait pas dans une classe, mais dans toutes les classes. Les profs d’Histoire évoquent de célèbres campagnes de propagande et les profs de maths comment faire mentir des statistiques. « Vous pensez que le prof de sport n’a rien à enseigner là-dedans ? Vous vous trompez. Les élèves, notamment les garçons, sont bombardés de pubs, souvent bourrées de désinformation, sur comment avoir de plus gros muscles, sur quelles protéines consommer etc. Leur prof leur apprend à faire le tri. » Depuis Paris, Pascal Froissart abonde : « La notion d’information est trans-disciplinaire, elle concerne tout le monde, elle ne doit donc pas être réservée aux professeurs de langues ou d’histoire-géographie. C’est très juste de ne pas y dédier un seul cours. Ça doit être un effort commun. C’est une attitude que l’on doit retrouver partout. » Les écoles finlandaises ne parlent par ailleurs pas de fake news, mais définissent trois types d’informations néfastes. La désinformation, d’abord : une affirmation volontairement fausse, qui cherche à tromper. Puis la mésinformation, qui se définit, elle, comme une erreur non-intentionnelle. Et, enfin, la malinformation, « une information qui peut être correcte, mais qui est propagée dans un but qui, en revanche, ne l’est pas. »
Quand on raconte à Pascal Froissart comment la Finlande lutte contre ces maux, son visage se pare d’une expression qui semble allier admiration et envie. « Ce système mériterait d’être exporté de partout, estime-t-il. Ça fait rêver ! En France, l’éducation aux médias n’est obligatoire que 10 heures par an… La Finlande a des ressources importantes qu’elle a décidé d’attribuer à ce secteur de la société. Elle a peut-être plus de moyens, mais cela n’excuse pas la France, dont les choix ne sont pas toujours faits en faveur de l’éducation. Ensuite, ce n’est pas non plus une solution absolue… » Kari Kivinen confirme. Il admet que l’émergence des intelligences dîtes artificielles, par exemple, complique l’enseignement des écoles de Finlande. « Avec les moteurs de recherche, on a des liens, termine-t-il. Avec l’IA, on n’a aucune idée d’où vient l’information. Vérifier la source est devenu difficile. Depuis un an, on travaille donc beaucoup sur l’intelligence artificielle. On cherche à trouver comment expliquer au prof comment lui peut expliquer à l‘élève comment travailler avec ces outils. C’est un nouveau défi. »