“😇Oh mon Dieu ! Mon cours dissident sur la décroissance reprend à HEC. J’espère que le Figaro est sur le coup, les élèves risquent même d’apprendre que la marchandisation de l’existence mène à la dissolution du lien social et que les ressources naturelles sont limitées. Une hérésie, vite, brûlez les livres et appelez le MEDEF avant que les futurs dirigeants ne développent une pensée critique qui ose envisager une alternative au dogme de la croissance infinie.” Voici ce qu’écrivait, il y a une semaine sur son compte LinkedIn, le diplômé de Sciences Po et de l’ENS Gabriel Malek. Assez intriguant pour que Télescope l’interroge sur ce cours qui dénote, dans l’antre de la fabrique à dirigeants…
Fondée en 1881, l’École des hautes études commerciales de Paris, ou HEC, est l’école de commerce par excellence, celle dont on prononce le nom pour faire référence à toutes les écoles de commerce francophones. Avec cette aura, vient une image, une certaine représentation dans l’inconscient collectif et des vasques de clichés. Aucun de ces stéréotypes ne suggère que les étudiants d’HEC suivent des cours sur ce que le chercheur et enseignant Gabriel Malek appelle « la décroissance prospère. » Et pourtant.
C’est le 26 mars 2024 que Gabriel Malek donna son tout premier cours en université. « J’avais déjà l’habitude de faire des conférences, mais les étudiants représentent un public plus exigeant, intellectuellement parlant. » Notamment à HEC. Cette leçon inaugurale, depuis répétée à trois reprises, se veut une critique de l’idée d’un lien « évident » entre la croissance et la prospérité. « Notamment d’un point de vue de soutenabilité écologique. » Au début de la leçon, le professeur demande aux étudiants présents dans l’amphithéâtre de lever la main s’ils connaissent une notion : « les limites planétaires. » A sa surprise, seule la moitié de son auditoire réagit. « En principe, il s’agit de jeunes très bien informés, qui se préparent à travailler dans des domaines liés à l’économie. J’ai trouvé ça fou qu’ils ne soient pas au courant de cadres aussi basiques. » C’est justement pour pallier ce genre de carences et confronter ses élèves à un cadre de pensée différent de celui auquel ils sont habitués qu’HEC a instauré ce cours.
Définies en 2009 par une équipe de chercheurs du Stockholm Resilience Centre, les limites planétaires sont des seuils que l’humanité doit éviter de dépasser si elle ne veut pas mettre à mal les conditions favorables à son existence durable dans un écosystème sûr. Neuf processus ont été retenus comme limites, comme le changement climatique, la destruction de la biodiversité et l’appauvrissement de la couche d’ozone. « On en a dépassé sept, dit Malek. Jusqu’à présent, nous ne sommes jamais arrivés à découpler la hausse du PIB de ces pressions sur l’environnement. En cours, je donne l’exemple de la croissance du PIB et de la baisse des gaz à effets de serre : on n’a jamais observé ces deux phénomènes en même temps. » Avant d’atteindre HEC, les élèves de Malek passent souvent par une classe préparatoire, où ils étudient les penseurs néolibéraux mais aussi les théoriciens marxistes et, de nos jours, des idées comme la décroissance. « Puis ils entrent à HEC et sont cantonnés à un carcan économique très néo-libéral, qui leur est présenté comme neutre, avance Malek. Mon cours leur explique que ce n’est pas neutre. » Ce cours de 18 heures ne fait pas partie du tronc commun mais se déroule durant les académies, des programmes de quelques semaines qui se déroulent en hiver. Gabriel Malek livre ainsi la version 2026 de son enseignement du 30 janvier au 13 mars. « On pourrait se dire qu’HEC fait ça pour une histoire de communication, reprend-il. Pour montrer qu’ils laissent une place à des pensées alternatives. Même si c’est un cours optionnel. Mais, je pense que c’est une démarche sincère et j’ai une grande liberté. C’est assez chouette de leur part. »
L’agora de Sciences Po
Directeur exécutif en charge de l’innovation pédagogique, Amar Taki raconte que l’instauration du cours de Gabriel Malek est le fruit d’une requête formulée par Esp’r, association estudiantine « qui a pour mission de promouvoir l’économie sociale et solidaire ainsi que le développement durable sur le campus. » Le 25 mai 2023, des membres d’Esp’r assistaient à l’Agora de la Décroissance Prospère, évènement organisé à Sciences Po Paris par l’association de Malek, Alter Kapitae. Dans le grand amphi de l’institution parisienne sont réunies des licornes, des chefs d’entreprise, la présidente du Centre des Jeunes Dirigeants ainsi que des députés écologistes, des militants décroissants et certaines figures médiatiques comme Camille Étienne et Cyril Dion. Inspirée, une étudiante propose au chercheur d’enseigner à HEC « ce qui me faisait plutôt envie, réagit-il. Elle m’a dit que l’administration me contacterait rapidement. » Dont acte. « A l’agora, on faisait dialoguer des gens qui ne se parlent jamais, ajoute Malek. L’idée était de parler d’idées radicales avec une partie du monde économique. C’est ce que je fais aussi avec mon cours. »
Le cours est intitulé Introduction à la décroissance prospère, en référence à une idée développée par le chercheur lui-même en 2022. Au début de sa définition, le site de Alter Kapitae note que, depuis la moitié du XXème siècle, la croissance économique, mesurée par le PIB, est devenue « l’alpha et l’oméga de toute politique. » Pour l’association, la croissance a mené, dans un contexte de mondialisation, à plusieurs écueils : « la destruction méthodique des solidarités collectives », l’homogénéisation des modes de vie « via l’imposition de la modernité occidentale » , « l’accroissement des prélèvements de ressources naturelles » et donc l’augmentation des impacts des avidités humaines sur l’environnement. Plus loin, Alter Kapitae blâme « le capitalisme dans son ère néolibérale finissante et consumériste » et conclue : un changement de paradigme est nécessaire. Même au sein d’HEC, certains semblent d’accord. Selon Amar Taki, il est en tous cas important que ses étudiants comprennent les fondements théoriques, mais aussi les implications économiques, sociales et organisationnelles de la décroissance. Pourquoi ?
« Parce que ces débats appellent à des décisions économiques et politiques qui doivent répondre à la réalité des limites planétaires, des contraintes énergétiques et des impacts environnementaux, tout en tenant compte des enjeux de performance, de viabilité et de prospérité des entreprises, répond Taki. Il existe une tension croissante entre des modèles économiques fondés sur une croissance continue et des contraintes environnementales, sociales et énergétiques de plus en plus fortes. » Le représentant d’HEC précise qu’il ne voit pas en la décroissance « une solution miracle » à ces enjeux. « C’est une hypothèse de travail qui permet de questionner des évidences souvent implicites dans ce qui est admis. » Pour lui, il est essentiel de comprendre « pourquoi et comment ces nouvelles contraintes posent des questions aux décideurs politiques, aux entreprises et à toute la société. La décroissance prospère est une manière, parmi d’autres, d’explorer ces questions et leurs implications. »
Redéfinir la prospérité
En son cœur, la décroissance prône une réduction du productivisme et rejette la poursuite de la croissance économique comme objectif des politiques publiques. Né dans les années 70, le concept s’appuie sur l’idée que la croissance du PIB ne garantit pas l’amélioration des conditions de vie de l’humanité et la durabilité du développement. « La décroissance n’est pas une privation, précise Malek. Je fais bien la différence avec la récession, qui est une perte de PIB subie – dont les gens ont l’habitude – et la décroissance, qui est une perte de PIB choisie. » L’une des particularités de la décroissance prospère de Malek serait son accord avec la convergence des luttes. « C’est un concept écologique, mais aussi une notion de justice sociale, féministe et post-coloniale. » Quand on lui demande comment il a choisi d’accoler le mot « prospère » à l’idée de décroissance, l’enseignant revient en arrière : diplômé en affaires publiques à Science Po puis d’histoire à l’ENS, Malek débute sa vie professionnelle au sein du cabinet du Haut-commissaire à l’Économie Sociale et Solidaire et à l’Innovation Sociale. La suite ? Il fonde et coordonne les activités du Cercle et du Forum de Giverny, premier rendez-vous annuel de la Responsabilité Sociale des Entreprises. « Mais je me suis rendu compte que le problème était structurel, narre-t-il. Que le fait que ces grosses boîtes se devaient de viser la croissance les empêchaient de prendre des décisions suffisamment radicales au niveau écologiques ou social. » Cette prise de conscience mène Malek sur la voie de la décroissance. « J’ai commencé à me dire que la décroissance était obligatoire au niveau écologique, mais aussi souhaitable au niveau social. C’est ce qui a donné naissance à la notion de décroissance prospère. Le terme ‘prospère’ crée avec ‘décroissance’ une sorte d’oxymore pour certaines personnes, qui me permet de redéfinir ce qu’est la prospérité. » Malek définit la prospérité capitaliste comme « très mathématique et matérielle : c’est le PIB divisé par le nombre d’habitants, une corrélation entre l’accumulation et le bonheur. » Puis livre sa vision de la prospérité en décroissance, qui « demande une répartition des richesses plus forte, prend en compte les besoins sociaux de chacun et pose une question plus métaphysique : qu’est-ce qui fait le bonheur ? »
La réalité
Lors de son premier cours, Malek énonce ce qu’il perçoit comme un problème fondamental : « l’économie est désencastrée de la société. Les choix politiques sont donc décidés par des visées d’indicateurs économiques qui dépolitisent la politique. Ça a un peu été inventé pour ça, d’ailleurs, pendant la Grande Dépression, par le statisticien américain Simon Kuznets. Même lui a expliqué que la croissance ne devait pas servir à mesurer le bien être. » L’enseignant critique ensuite les rhétoriques de la croissance verte et de la transition énergétique. S’appuyant sur les travaux de l’historien Jean-Baptiste Fressoz, il avance que nouvelles énergies et nouvelles matières premières ne se substituent pas aux énergies ou matières premières précédentes : « Elles ne font que s’y ajouter. » Malek évoque ensuite la marchandisation du lien social, le fait qu’un prix ait désormais été placé sur la prise en charge de personnes âgées ou l’amour. « On fait de la croissance, mais en détruisant le lien social, attaque-t-il. Je parle aussi aux étudiants du paradoxe d’Easterlin, un économiste qui, en 74, montrait qu’à partir d’un certain niveau de croissance, il n’y a plus de corrélation entre la hausse du PIB par habitant et le bonheur déclaré des individus. Ça casse toute la pensée libérale. »
A la place, la décroissance prospère préconise de recentrer nos sociétés sur les besoins et désirs humains, imaginés et arbitrés démocratiquement et localement. L’économie devient alors un moyen et non une fin en soi. Dans son livre, Pour une décroissance prospère, paru fin 2025, Malek utilise une autre notion : la municipalisation. D’après lui, le fait que plus de décisions, notamment écologiques, soient prises au niveau local, procurerait une source « d’épanouissement et de bonheur. » Dans la deuxième partie de l’ouvrage, l’auteur invente une ville utopique qui aurait opéré une bifurcation écologique un demi-siècle plus tôt. Le système alimentaire y a été transformé, une journée – non-obligatoire – par semaine y est dédiée à la politique. « Il y a une bourse d’utilité sociale où on peut pitcher des idées d’entrepreneurs, affine-t-il. Puis il est décidé collectivement si ces idées ont une utilité sociale. Ce n’est pas l’URSS ! Un pouvoir centralisateur ne te dit pas quoi créer à quel endroit. On discute localement. Au niveau local, je pense sincèrement que ça apporterait de la prospérité. » Et les locaux auraient moins tendance à exploiter leur localité que de grandes firmes étrangère. Dans les pays occidentaux, la décroissance prospère se traduit aussi par une réduction des matériaux et de l’énergie utilisés dans la production et la consommation. Afin d’aligner les activités humaines sur les limites écologiques.
Un contexte différent
Amar Taki l’annonce : le cours sera renouvelé en 2027. « Il a été très bien évalué à HEC par les étudiants, qui l’ont trouvé très stimulant. » Pour lui, l’impact du cours est avant tout cognitif. « Il peut les rendre plus lucides, plus critiques et plus conscients des arbitrages auxquels ils seront confrontés dans leur vie professionnelle. » Le responsable pédagogique estime que l’actuelle population estudiantine d’HEC évoluera dans un contexte très différent de celui des générations précédentes. Outre les contraintes climatiques et les tensions sur les ressources, il cite les « attentes sociales accrues et transformations rapides des modèles d’affaires, la présence de plus en plus accrue de la tech et de l’IA, les conflits dans le monde et à la porte de l’Europe… » Dans son e-mail, le passage suivant apparaît en gras. « Il ne s’agit pas de produire des dirigeants décroissants, mais des dirigeants capables de penser la complexité, y compris lorsque celle-ci remet en cause des modèles établis. »