Le 14 janvier 2026, un peu avant midi, heure française, la Fondation Ice Memory, le CNRS IRD Université Grenoble Alpes et CNR Ca’Foscari Université inauguraient en Antarctique un sanctuaire dédié à la conservation de carottes glaciaires issues de montagnes du monde entier. À cette occasion, une conférence en ligne réunissait des personnalités comme le Prince Albert II de Monaco, président d’honneur de la fondation ainsi que sa directrice, Anne-Catherine Ohlmann, qui raconte l’aventure à Télescope.
Ce 14 janvier, près de la station antarctique Concordia, aucune personnalité politique n’était présente. Personne ne sirotait de champagne entre deux petits fours proposés par des serveurs en costumes. Rangées en files indiennes dans un couloir de glace, se dressaient seulement deux poignées de scientifiques, emmitouflés dans des combinaisons bleues et oranges afin de se prémunir du froid polaire. Dénuée d’apparat, l’occasion était pourtant immense. Derrière une simple porte en bois, étaient acheminées les deux premières carottes de glace entreposées par la bien nommée fondation Ice Memory. Dans un communiqué de presse, l’organisme expliquait que ce début de collection représente « un patrimoine scientifique irremplaçable pour les générations futures, une ressource inestimable pour la recherche et pour les futures politiques climatiques à l’ère des changements globaux. » L’évènement marquait aussi l’aboutissement d’une décennie de travail.
Cocktail à Grenoble
En 2014, les glaciologues du monde entier traversaient depuis quelques temps déjà une crise existentielle : leur matière de recherche première ne cessait de fondre. À l’époque, certains commencèrent à penser « qu’il faudrait mettre des morceaux de glace de côté afin de pouvoir les étudier plus tard, » replace Anne-Catherine Ohlmann. Parmi eux, figure notamment Jérôme Chappellaz, directeur de recherche CNRS à Grenoble. Intervient alors dans ce qu’Ohlmann qualifie de « jolie histoire » un invité de marque : le Prince Albert II de Monaco. « C’est un grand amoureux des pôles et notamment de l’Antarctique, assure la directrice d’Ice Memory. Il avait visité la station Concordia en 2009 et s’était bien entendu avec plusieurs scientifiques sur place, dont Jérôme Chappellaz. En novembre 2014, il prévoyait de venir à Grenoble et voulait faire une visite informelle pour saluer ses amis scientifiques. Sauf que ce n’est jamais informel, avec le Prince Albert ! » Une réception est organisée. À cette occasion, Chappellaz confie au Prince sa volonté de préserver de la glace issue de glaciers. Dans la tête d’Anne-Catherine Ohlmann, également présente, germe une idée. « Je dirigeais déjà la fondation de l’université Grenoble-Alpes, explique-t-elle. Nous nous sommes à nouveau rencontrés quelques temps plus tard. J’ai apporté structuration, financements et l’initiative est née ainsi. » En août 2016, une équipe franco-italienne grimpait jusqu’au glacier du Col du Dôme, « juste en dessous du Mont Blanc. » Une première carotte de glace d’une longueur de 128 mètres était alors récoltée. « Elle permet de remonter entre 200 et 300 ans d’histoire locale, précise Ohlmann. C’est la première à avoir été placée dans le sanctuaire. » Et ce, après une croisière de deux mois. À bord d’un navire de recherche océanographique, la glace est d’abord partie du port italien de Trieste avant de traverser le canal de Panama et de descendre faire une pause jusqu’à Christchurch, en Nouvelle-Zélande, en attendant que la route des glaces soit navigable. À bord, était également présente une autre carotte, venue de Suisse. « De Grand Combin, près de Crans-Montana, affine Ohlmann. Elle a été forée au printemps 2025. Elle devrait permettre de reconstruire l’histoire régionale de cette partie des Alpes sur une période bien plus longue que l’autre. »
Fossiles d’atmosphère
Aussi imposants qu’ils puissent être, les glaciers ne sont que le résultat d’une accumulation de neige qui, avec le temps, à force de se tasser, se transforme en glace. « La neige, c’est très aérien, reprend Ohlmann. Quand les flocons tombent du ciel, ils capturent toutes les impuretés présentes dans l’atmosphère. Qu’elles soient naturelles ou issues d’une forme de pollution. Cela peut être des impuretés de virus, de bactéries, etc. » La glace qui compose les glaciers est donc chargée de bulles d’air formées au moment de la chute de neige. « Ces bulles d’air sont comme des fossiles d’atmosphère, chargés de particules, d’ADN divers et variés que l’on peut relire, reconstituer, analyser. » Là est l’objectif. L’initiative vise à préserver des carottes de glace issues de glaciers en danger de disparition qui, dans quelques années, ne seront plus en mesure d’offrir de bonnes informations. « On ne patrimonialise des carottes que si nous sommes certains de la valeur scientifique de cette glace, enchaîne Ohlmann. On ne stocke pas de glace vide de science. On se base sur des analyses scientifiques antérieures de ces glaciers. » Les carottes sont sélectionnées par le comité scientifique de la fondation, dont l’ambition est de créer la collection « la plus représentative possible. Afin que les chercheurs du futur puissent reconstituer l’ensemble des environnements et des climats de la planète. »
En 2017, quatorze scientifiques grimpaient au dessus de La Paz, en Bolivie, pour collecter de la glace sous le Nevado Illimani. Des échantillons ont depuis été prélevés en Russie, en Suisse, en Italie, en Norvège. « La tendance globale des glaciers dans le monde est à la fonte, sauf dans certaines régions, intervient la directrice de la communication d’Ice Memory, Élodie Bernollin. En octobre dernier, une équipe qui montait le Pamir, au Tadjikistan, a par exemple foré une carotte sur un glacier qui ne perd pas de masse. Il en gagne ! La glace est partie en laboratoire afin que l’on comprenne pourquoi. » Généralement, ces forages se font très haut : à une altitude qui oscille entre 4000 et 6000 mètres. « À plus de 5000 mètres, les hélicoptères ne montent plus, renseigne Anne-Catherine Ohlmann. Si c’est plus haut, tout se fait à dos d’homme. » Ce fut par exemple le cas lors du forage en Bolivie. « Les sportifs font l’ascension, plantent un drapeau, prennent une photo et redescendent. Nos scientifiques, eux, dorment et travaillent là-haut. Ils font plusieurs semaines d’acclimatation avant de monter. Sinon, les organismes ne tiennent pas. » L’opération peut durer trois semaines. Les scientifiques analysent une première carotte qui est ensuite détruite, avant d’en sélectionner une autre. Prochaine difficulté : transporter des tonnes de glace, tout en préservant la chaîne du froid. « Dans les Alpes, ce n’est pas trop dur. Dans les Andes, où il fait chaud, c’est plus compliqué. »
Pour l’éternité
À ce jour, dix forages ont été effectués. Des opérations similaires pourraient prochainement être menées au Tibet, au Népal, en Alaska. Cinq forages avaient déjà été réalisés au moment de la création de la fondation, en janvier 2021. « Jusqu’alors, l’initiative n’était qu’un projet collaboratif entre universités, narre Ohlmann. Nous nous sommes vite rendu compte que nous avions besoin d’un objet légal bien identifié avec la capacité de prendre des décisions, d’engager des financements, d’être un interlocuteur avec différentes instances, notamment celles des Nations Unies. » Surtout, les fondateurs d’Ice Memory travaillent sur le temps très long. Leur collection vise à être transmise aux générations futures. « Des instances diplomatiques ou politiques devront s’en saisir. On peut imaginer que cela prendra la forme d’un traité international. À ce moment-là, il sera nécessaire d’avoir un objet qui soit opérationnellement et légalement facile à découper. D’où la Fondation. » Quand on lui demande jusqu’à quand Ice Memory espère préserver sa collection de glace, Anne-Catherine Ohlmann rappelle la température annuelle des environs de la station Concordia : -55° celsius. Histoire de dire qu’elles ne sont pas près de fondre. « Le but est que ces carottes soient conservées pour l’éternité, termine-t-elle. Grâce à la glace, on pourra peut-être un jour retrouver les évolutions de l’ADN d’un certain virus, mieux comprendre comment il évolue, comment il mute. Maintes applications seront sûrement possibles grâce à l’évolution de la science. Je dis toujours que si les carottes fondent un jour, cela voudra dire que le température terrestre aura augmenté de 55°. Le cas échéant, il ne resterait de toute façon plus grand chose de l’humanité… »