Le torchon brûle à l’Institut de France. « Créé en 1795, l’Institut de France a pour mission d’offrir aux cinq Académies (Académie française, Académie des inscriptions et belles lettres, Académie des sciences, Académie des beaux arts, Académie des sciences morales et politiques) un cadre harmonieux pour travailler au perfectionnement des lettres, des sciences et des arts, à titre non lucratif. » C’est ainsi que se présente cette prestigieuse institution, temple du savoir français. Mais pour ce qui est du cadre harmonieux, en ce moment, il faudra repasser… En cause, l’invitation, fin janvier, du milliardaire sulfureux Peter Thiel par l’Académie des sciences morales et politiques (ASMP). Télescope s’est entretenu avec Françoise Combes, professeure au Collège de France et actuelle présidente de l’Académie des sciences.
C’est une conférence qui n’en finit plus de faire grincer des dents. Le 26 janvier, le milliardaire américain Peter Thiel, libertarien co-fondateur de Paypal (avec Elon Musk), premier investisseur extérieur dans Facebook et proche conseiller de Donald Trump, était reçu par des académiciens de l’Académie des sciences morales et politiques (ASMP), pour parler de l’avenir de la démocratie. Aucun verbatim ni compte-rendu public n’est disponible. Selon nos informations, il y aurait tout de même été question d’avenir de la démocratie, de régimes autoritaires et… d’Antéchrist, obsession déjà revendiquée par Thiel dans diverses conférences. Selon le site Politico, en « s’appuyant sur une présentation en 23 diapositives, Peter Thiel a multiplié les allers-retours entre les textes bibliques et l’actualité pour matérialiser le risque qu’émerge un Antéchrist durant le siècle. »
Cette invitation, à l’origine de laquelle se trouve Chantal Delsol, philosophe académicienne qui prône l’union des droites, a fait bondir la direction de son Académie sœur, l’Académie des sciences. D’abord via un communiqué titré « La science n’est pas une opinion : l’Académie des sciences réaffirme ses valeurs » et envoyé aux médias le 10 février : « La mission de l’Académie des sciences repose sur des principes de rationalité et de bonne foi qu’elle a hérité de toute son histoire, et en particulier du siècle des Lumières. La vérité scientifique à laquelle nous aspirons repose sur la liberté d’expression, sur des libres débats et sur des confrontations d’idées étayées par la méthode expérimentale. Mais cette liberté ne consiste pas à proférer des affirmations arbitraires sans base autre qu’idéologique. Nous assistons aujourd’hui, même dans des pays où la science a naguère excellé, à des dénigrements de la science, à des dénis arbitraires, et à de véritables négationnismes dans de nombreux domaines que nous avons tous à l’esprit, tels que la science climatique, ou celle des vaccins. Nous ne sommes plus là dans un débat, mais dans une idéologie dont les visées politiques sont transparentes. Les promoteurs de cette anti-science bafouent la méthode scientifique, et attaquent les pays européens. Il ne faut pas fermer les yeux : en mettant les opinions au même niveau que les faits, en entretenant sciemment la confusion entre vérités et contrevérités, les Thiel, Vance, Bannon et al., n’ont pour ambition que de promouvoir un agenda politique qui porterait au pouvoir les régimes extrémistes qu’ils appellent de leurs vœux. L’Académie des sciences ne saurait s’inscrire dans cette démarche. »
« Il y a quelques éléments très très à l’extrême-droite et ce n’est pas facile de parler avec eux »
Pour aller plus loin, dans un entretien donné à Télescope, sa présidente Françoise Combes précise la parole de l’Académie des sciences : « C’est un communiqué en réaction à la venue de Peter Thiel, le lundi 26 janvier. Nous n’avions pas été prévenus et l’on pense que ce genre de choses ne doit pas se passer à l’Institut mais en-dehors. Inviter quelqu’un qui professe l’anti-sciences, c’est complètement loufoque ! Dans l’ASMP, il y a quelques éléments très très à l’extrême-droite, et ce n’est pas facile de parler avec eux. Ils ont une idéologie anti-sciences pour qui l’ennemi c’est les universités, qui soutiennent ce que dit Trump comme « le réchauffement climatique est une arnaque » et qui placent un anti-vax ministre de la Santé, ce qui est invraisemblable et sidérant.
L’anti-science est une idéologie qui porte quelque chose d’anti-démocratique, certains disent techno-fasciste. Ce sont des gens qui sont très riches et qui ont beaucoup de pouvoir et d’influence, ce qui fait peur. Ils professent des choses complètement anti-vérité. Nous sommes pour la liberté de parole mais pas pour dire n’importe quoi ! C’est de l’obscurantisme, qui veut revenir en arrière et dire que tout ce que les scientifiques ont découvert par la méthode scientifique est faux, mais ce sont des faits. On a le droit d’avoir n’importe quelle opinion, mais la science n’est pas une opinion. On n’a pas le droit de dire que la Terre est plate, ce n’est pas possible.. » Et de poursuivre : « Nous sommes solidaires entre membres de l’Institut de France. Il y a beaucoup de membres avec qui l’ont travaille très bien, des philosophes, des économistes avec qui nous avons des groupes de travail, mais il y a quelques éléments, dont Chantal Delsol et disons cinq ou six personnes de plus, avec qui c’est compliqué. » Compliqué, on a vu ça lorsqu’un journaliste de l’émission « Quotidien » a cherché à interviewer Chantal Delsol sur la raison de cette invitation : celle-ci s’est masqué le visage et a menacé d’appeler la police. Pas franchement dans la transparence, donc.
De son côté, l’Académie des sciences morales et politiques a répondu à notre demande d’interview par un email laconique : « Peter Thiel a été reçu dans le cadre d’un vaste programme d’auditions organisées au sein d’un cycle d’études consacré à l’avenir de la démocratie. Auditionner ne signifie pas cautionner. Nous avons de solides relations de travail avec l’Académie des sciences et travaillons activement ensemble. » Dans un deuxième mail, il nous a également été affirmé : « Il n’est pas prévu de compte rendu de cette audition. » Le sujet est vite évacué, les propos de Peter Thiel sur l’Antéchrist à l’Institut de France resteront bien gardés…