Le 29 janvier, l’École normale supérieure – PSL annonçait la création de normalesup.ai, son propre Lab IA amené à devenir « un pôle académique de référence international sur l’intelligence artificielle, intégrant formation, recherche et innovation pour former les acteurs IA de demain. » Ancien physicien et co-fondateur de la startup en IA générative LightOn, Laurent Daudet vient d’être nommé directeur exécutif de l’IA à l’ENS. Il présente le projet.
Que pouvez-vous me dire de votre nouvelle fonction ? À quoi correspond-elle ? Quel sera votre rôle ?
Laurent Daudet : Mon rôle est d’animer tout ce qui se fait en matière d’IA au sein de l’ENS. Car il y a beaucoup d’initiatives, mais elles sont un peu dispersées. Je suis là pour rendre le tout plus courant, lisible, visible. Cela va toucher la recherche, parce que beaucoup de recherche est faîte à l’ENS, à la fois sur le cœur de l’IA, mais aussi là où l’IA est liée à d’autres disciplines. Que ce soit la biologie, la chimie, la physique. Mais aussi les sciences humaines, les sciences sociales. L’ENS est relativement petite – on ne recrute que 350 étudiants par an – mais est très pluridisciplinaire.
Et au niveau de l’enseignement à proprement parler, que va-t-il se passer ?
Nous devons être capables de proposer des formations du bachelor jusqu’au doctorat. On va proposer des formations pour faire des spécialistes de l’IA, mais aussi des formations qui feront que des gens, au sein de certaines disciplines, soient capables d’utiliser l’IA comme un outil. On fera donc des spécialistes de l’IA appliquée à la chimie, à physique ou à la biologie, par exemple. L’ENS va proposer un master IA et science des données, mais aussi un master IA et société, afin d’étudier les implications de l’IA d’un point de vue social, économique et même environnemental. On va aussi lancer des programmes doctoraux pour que les étudiants en doctorats puissent se former à l’IA, qui est en train de révolutionner toutes les disciples scientifiques.
Vous avez évoqué, sur LinkedIn, que votre mission sera d’accompagner « une nouvelle dynamique sur les aspects recherche, formation et innovation, avec la création de l’ENS AI lab, normalesup.ai. » Qu’est-ce que ce AI lab ?
C’est une structure commune, une maison où pourront se retrouver tous les chercheurs et tous les enseignants qui font de l’IA à l’ENS. Où toutes les disciplines dialogueront autour de l’IA. Le Lab renforcera aussi les liens avec les entreprises.
Pourquoi avez-vous été choisi vous, Laurent Daudet ?
Peut-être pour ma double casquette. À la base, je suis universitaire, mais j’ai aussi été entrepreneur pendant une dizaine d’années. J’ai justement monté une start-up, autour de l’IA générative, que j’ai quittée en septembre. Dans ma vie d’entrepreneur, j’ai été mené à faire de la conduite de projets, des levées de fonds. Dans mes nouvelles missions, les relations avec le monde socio-économique sont importantes. Et puis je suis un ancien élève de l’École Normale Supérieure, donc je connais un peu la maison.
Vous avez également écrit qu’avec la création de normalesup.ai, l’ENS a l’ambition de devenir un acteur de référence en recherche et en formation sur l’IA, tout en interrogeant ses enjeux sociétaux et démocratiques. Comment ces enjeux sociétaux et démocratiques seront-ils interrogés ?
L’une des spécificités de l’ENS est d’avoir d’importantes composantes en sciences sociales et et sciences humaines. Voire, même, en philosophie ! Le directeur de l’école lui-même, Frédéric Worms, est philosophe. Et il est très intéressé par les aspects éthiques autour de l’IA : comment l’IA transforme notre relation au monde, à la connaissance, à la machine. Ce sont des choses qui seront étudiées à l’ENS, dans un institut créé l’an dernier, l’Institut IA et société. On y étudiera tous ces aspects économiques, éthiques, sociétaux…
Comment l’IA transforme-t-elle notre relation au monde, selon Laurent Daudet ?
Elle transforme déjà notre relation à la connaissance. Quand on pose des questions à Perplexity ou à Gemini, on reçoit des réponses structurées, plutôt que des liens comme avant. On voit déjà l’impact que ça a. On doit se demander ce que cela signifie d’enseigner à l’ère de l’IA et des IA génératives. Ça modifie notre façon de produire le savoir, aussi. Toutes les disciplines sont accélérées par l’IA. À la base, je suis physicien. La physique est complètement bouleversée par l’IA. Dès qu’il y a beaucoup de données, l’IA a cette capacité de faire émerger du sens. On a aussi parlé avec des spécialistes en science du climat, qui sont également bouleversées.
Justement, les travers environnementaux imputés à l’IA seront-ils enseignés à l’ENS ?
La manière dont l’IA accélère la recherche m’enthousiasme. Je suis plutôt optimiste. Mais c’est une technologie qui présente aussi des aspects négatifs, que l’on connaît, notamment au niveau de l’information. On sait que des cyber-attaques massives ont été menées grâce à des agents IA. On pourrait aussi parler des risques de monopoles économiques, dont l’Europe est toutefois exclue. L’Europe est un acteur de deuxième catégorie sur la question l’IA, alors on se pose justement la question du rôle que nous avons à jouer dans ce monde-là. Je pense que nous avons un rôle important à jouer dans le développement de ces technologies.
L’Europe pourrait emprunter une sorte de troisième voie entre les États-Unis et la Chine ? Que pourrait accompagner l’ENS ?
Effectivement. Pendant que les Etats-Unis dérégulent, l’Europe met en place des gardes fous importants pour faire en sorte que cette IA soit utilisée avec un respect de la vie privée, par exemple. Je pense qu’il est extrêmement important que même le fond, la technique de l’IA, s’adapte à des valeurs démocratiques.