Chauffer et climatiser les villes à l’eau de mer : la thalassothermie, une utopie déjà à l’œuvre

La thalassothermie, une technologie pour chauffer ou climatiser les infrastructures proches de la mer ou d'un lac.

Après l’énergie houlomotrice, Télescope s’intéresse à un autre moyen de faire fonctionner la civilisation humaine grâce au pouvoir des eaux : la thalassothermie, qui exploite l’énergie thermique de la mer. Ou des lacs. Depuis 2016, cette énergie renouvelable est de plus en plus présente sur le pourtour méditerranéen du territoire français, notamment à Cannes et Marseille.

Toutes les mers se valent. Mais, au bord de la Méditerranée, le monde paraît comme doré, une sorte d’avant-poste du soleil. « Si je descends, je suis à cinq minutes de la mer, sourit Alexis Tawfik, directeur développement chez Engie Solutions, leader européen de la thalassothermie. Ici, à Cannes l’eau doit être à 21. Dehors, il fait 16 ! »

Calories VS Frigories

L‘information n’est pas seulement livrée afin de suggérer que le quadragénaire pourrait, à la fin de cet entretien en visio, descendre nager dans la mer en imaginant toute l’énergie qu’elle renferme. Alexis Tawfik donne cet exemple afin d’expliquer le fonctionnement de la thalassothermie. Plus sérieux, il raconte que l’eau de mer est d’abord pompée, filtrée puis acheminée grâce à un système de canalisations en résine. Sa destination ? Une centrale munie de plusieurs appareils : pompes à chaleur, échangeurs et thermo-frigo pompes. Alexis Tawfik compare ces centrales à de grands frigidaires capables, en récupérant l’énergie de l’eau, de produire du froid, mais également du chaud. Tout dépend des besoins. Pour chauffer une pièce, les appareils exploitent les calories de la mer. Si l’objectif est de climatiser, ils exploitent ses frigories. « S’il fait 16°, que l’eau est à 21 et que l’on souhaite chauffer un endroit à 21°, on a besoin de faire un effort énergétique de seulement 5°, développe l’expert. Si c’est l’été, qu’il fait 35° et que l’eau de mer est à 25, on met ces 10 degrés de différence dans une pompe à chaleur qui, comme un frigo, refroidit cette eau et permet d’avoir de l’eau froide. » Ce n’est pas assez clair ? « Le mieux, c’est peut-être que je vous envoie un schéma explicatif. »

À jamais les premiers

Et ensuite ? Une fois produite, l’énergie est distribuée vers les bâtiments ciblés par l’intermédiaire d’échangeurs. « La distance entre la prise d’eau et le premier bâtiment desservi doit être relativement réduite, affine Tawfik. Le coût de cette énergie repose notamment sur la pose de tuyaux, qui ne peuvent pas être top longs. Par exemple, on ne fera pas de thalassothermie à Montpellier, qui est à une trentaine de kilomètres du bord de mer. Mais un peu en dessous de ça, c’est envisageable. » Plus qu’envisager, la principauté de Monaco a été une pionnière en la matière dès 1963.

Dès cette année là, une pompe à chaleur était installée au Stade nautique Rainier III, afin de chauffer une piscine. « À l’époque, on ne parlait pas encore de thalassothermie, poursuit Tawfik. Ce terme a été inventé au moment de la création de la centrale Thassalia, à Marseille, à laquelle j’ai participé. C’était le premier projet de grande taille qui correspondait à ce qu’on voulait faire : alimenter un grand nombre de bâtiments en chaud et en froid. »

Inaugurée en octobre 2016, Thassalia offre de l’énergie sur une surface « d’à peu près 500 000 mètres carrés », dans la zone dîte d’Euromed 1, une « ancienne zone industrielle qui a fait l’objet d’un vaste programme d’aménagement urbain en créant à la fois des bâtiments tertiaires, des bureaux, mais aussi des logements. » Parmi les entités chauffées et climatisées à la thalassothermie, le représentant d’Engie cite l’Hôpital Européen, Les Terrasses du Port, « mais aussi des bâtiments emblématiques comme les Docks. » A l’avenir, le groupe énergétique vise à étendre son réseau encore plus loin. Pour ceux qui connaissent la cité phocéenne : jusqu’aux environs de la Porte d’Aix, puis à la Gare Saint-Charles et, enfin, au centre-ville. « Tous les bâtiments ne sont pas éligibles, précise Tawfik. Pour l’être, il faut avoir un chauffage centralisé ou une climatisation centralisée. On ne raccorde que des bâtiments conséquents. Pas de particuliers. » Alors que les rayons du soleil peignent la fenêtre au dessus de son dos, Tawfik marque une pause, sourit puis lève la main : « Enfin, pas encore ! »

Le festival de l’eau

Chaque printemps, le Martinez est un des centres névralgiques du festival de Cannes. Pendant un quart de siècle, c’est sur la plage de l’hôtel de luxe que Canal + posait son plateau télévisé, où défilait quotidiennement les plus grands noms du cinéma mondial. A partir de mai 2027, le gratin du Septième art sera chauffé grâce à l’énergie thermique de la Méditerranée. Le 29 juillet 2025, l’établissement annonçait en effet avoir été accordé au réseau Énergie Marine Cannes Croisette, qui fonctionne grâce à la thalassothermie. Directrice-adjointe dédiée aux « cycles de l’eau » de la communauté d’Agglomération Cannes Lérins, Marie Tatibouët explique le choix de cette énergie par plusieurs facteurs. « Notre territoire est très contraint, démarre-t-elle. Que ce soit en terme de foncier ou au niveau du risque inondation. Nous n’avons pas la place pour faire du solaire ou de l’éolien. Pour promouvoir les énergies renouvelables, nous avons donc peu d’options. Mais nous sommes en bord de mer et nous avons des besoins très concentrés sur le littoral. Justement là où se trouve cette ressource inépuisable. » Le célèbre boulevard de la Croisette n’avait connu aucune altération depuis 1960. Une opération de re-qualification « des espaces publics, des réseaux d’eaux usées, d’assainissement et d’eau potable », prévue de longue date offrait l’occasion rêvée de réaliser les travaux nécessaires à l’installation de la thalasothermie. « On a fait le choix que la centrale soit enterrée, enchaîne Tatibouët. Alors que la Croisette était éventrée, on a pu installer les quatre tubes qui passent dans la chaussée. Il n’y a donc pas d’impact visuel et très peu d’impact sur la partie environnementale. On ne rejette pas d’eau polluée. L’eau est rejetée comme elle était, avec une très légère modification de température. À l’échelle de la baie de Cannes, c’est une goutte d’eau. On est donc sur un procédé vraiment propre. »

Tous à l’eau !

Selon le site d’Engie, un bâtiment de bureau raccordé sur la centrale marseillaise Thassalia économise en moyenne 20 à 50 % de sa consommation d’électricité. « A Cannes, on divise la facture quasiment par deux, assure Alexis Tawfik. Si c’était subventionné, on pourrait la diviser par quatre. Cela changerait la donne. On redonnerait du pouvoir d’achat aux gens. » Nul n’est par ailleurs besoin de vivre au bord de la mer pour se chauffer ou se climatiser à la thalassothermie. Des installations sur les berges du Lac Léman, en Suisse, alimentent en énergie des bâtiments de Genève et Lausanne. « Cela peut être une solution partout où il y a de l’eau, déclare Tawfik. Nous ne sommes qu’aux prémices de la thalassothermie. Vous devriez lire le rapport du Cerema. Ils ont fait un screening au niveau national de tous les bords de mer en se demandant où des réseaux pourraient être établis. De l’Espagne jusqu’à Menton, en tout, 33 projets pourraient être réalisés. Dont 11 sont déjà actifs. » Seule limite, sur la façade atlantique, la marée crée une variation de la hauteur du niveau de l’eau « qui peut poser problème, nuance l’expert. Mais ce n’est pas un souci dans les grands ports. Le Havre et Calais mériteraient d’avoir une centrale de thalasso, par exemple. » Quand on se prend à imaginer un hexagone qui fonctionnerait grâce à des énergies hydrauliques, Alexis Tawfik s’anime. « Le budget de l’ADEME pour les subventions des réseaux de chaleur est de l’ordre de 300 à 400 millions d’euros par an, achève-t-il. Pendant les manifestations des gilets jaunes, 1 milliard d’euros mensuels ont été donné aux stations-essence. Si on avait utilisé cet argent pour développer des réseaux, la plupart des villes se seraient déjà dotées de thalassothermie. On pourrait chauffer les gens pour pas cher. En imposant aux opérateurs d’Engie, de Dalkia, de nos autres concurrents, que les investissements subventionnés ne soient pas traduits dans la facture. Tout ceci n’est qu’une question de volonté politique. »