Depuis une petite décennie, la Corse est colonisée de façon agressive par une espèce de fourmi ultra-invasive : la tapinoma magnum. Sur l’île, elle escalade les humains, les mord et, surtout, ravage les cultures. À l’université de Corte, un chimiste nommé Alain Muselli est peut-être enfin parvenu à trouver un remède au fléau.
Vous êtes professeur des universités en chimie théorique, physique et analytique. Qu’est-ce qui vous a attiré là-dedans ?
Alain Muselli : Dès l’adolescence, j’étais intéressé par les sciences de la vie, la biologie animale et l’océanographie, vers laquelle je me suis d’abord orienté. J’ai dévié vers la chimie parce que des enseignants ont titillé ma curiosité sur ce sujet. Depuis mon doctorat, j’ai toujours travaillé sur la chimie des produits naturels, sur les substances issues de végétaux. Au départ, mon équipe et moi faisions un peu de la chimie pour de la chimie… Puis on s’est demandé à quoi les molécules que l’on identifiait et caractérisait pouvaient servir. Petit à petit, on a voulu développé des protocoles expérimentaux qui permettaient de montrer qu’une molécule avait une activité antibactérienne, antifongique, antioxydante. Depuis 2018, on s’est beaucoup investis sur des applications liées à l’agriculture, au développement de substances alternatives aux produits phytosanitaires. Des insecticides naturels, donc, mais aussi des substances à base de phéromones, des herbicides naturels, des antigerminatifs et des substances aux propriétés bio-stimulantes, utilisables aux champs. Dès le début, on a notamment travaillé sur deux espèces : la tapinoma et la mineuse des agrumes. Toutes deux créent pas mal de dégâts sur les vergers, notamment en Corse.
Qui est cette tapinoma magnum ? D’où sort-elle ? Où sévit-elle ?
On pense qu’elle vient du bassin méditerranéen. En Corse, il semblerait avoir eu deux points d’introduction : une population serait venue du nord du Maghreb et l’autre d’Italie. Mais aucune étude avec des marqueurs génétiques n’a été réalisée. Je suis chimiste, pas biologiste, mais je peux vous dire que c’est une espèce polygyne, avec plusieurs reines. Elle forme ce qu’on appelle des « super-colonies », de très grands rassemblements de fourmilières interconnectés qui peuvent se répandre sur deux hectares. Les colonies se développent par bourgeonnement et peuvent compter des milliers d’individus. Elles ne sont souvent pas hostiles entre elles et prolifèrent, aussi, parce qu’elles sont capables d’élever des insectes suceurs de sève… Actuellement, la tapinoma est présente en Espagne, en Italie, en Suisse, en Allemagne, au Pays-Bas, en Belgique et en France. Plein de gens ont arrêté de travailler leur jardin parce que ça devenait impossible. Moi le premier… Je n’ai plus que quelques arbres fruitiers, que j’essaie de préserver.
Mais vous avez peut-être une solution. Où en êtes-vous ?
Nous sommes partis sur deux stratégies, que l’on considère complémentaires. La première est basée sur le brouillage des moyens de communication chimique au sein de la colonie et utiliser ces fameuses phéromones. D’abord, il a fallu développer des systèmes de piégeage qui permettaient de préserver l’intégrité d’insectes vivants, car il faut pouvoir travailler in vivo avant de travailler post mortem. Avec des techniques d’extraction et de la chimie analytique, on a identifié les principales phéromones du profile phéromonal qu’émet la tapinoma. Une phéromone est constituée de plusieurs molécules qui constitue un message. En les utilisant, on peut soit communiquer avec les fourmis – leur dire de s’écarter d’un endroit – soit brouiller les pistes : prétendre qu’il y a un problème, pour qu’elles s’écartent de cet endroit aussi. Notre idée est d’élaborer une substance, un mélange synthétique mimétique, en reproduisant ces molécules naturelles. On a déjà élaboré pas mal de molécules. Il faut maintenant faire des tests comportementaux et voir la réaction qu’engendre chacune d’elles sur la tapinoma. Cela sort un peu de nos compétences, alors on contacté l’Institut de Recherche sur la Biologie de l’Insecte, à Tours. L’idée est de faire des parcours : mettre telle et telle molécule sous le nez de la fourmi, faire des synergies, des combos et, ainsi, comprendre le comportement de l’animal.
Et la deuxième approche ?
C’est le développement d’insecticides naturels, de produits que l’on pourrait pulvériser pour limiter la présence de ces nuisibles. Dans un premier temps, on a constitué une extractothèque, une collection d’extraits, issus de végétaux. C’est essentiellement des huiles essentielles, mais aussi des hydrolats, par exemple. On veut avoir la plus grande collection possible afin de tester l’activité insecticide de ces extraits sur la tapinoma. Dans un pot, fermé hermétiquement, on place une vingtaine d’individus. Au fond, un papier buvard est imbibé d’huile essentielle. Il y a un aspect fumigation mais c’est essentiellement une affaire de contact. Ainsi, on suit la cinétique de mortalité au cours du temps sur la population initiale. On a déposé une demande d’invention qui concerne quatre huiles essentielles qui fonctionnent très bien. Elle peut éliminer la population en moins de 30 minutes. Avec une solution d’un milligramme. (C’est bien ça ?) On a pris contact avec un industriel qui formule des huiles essentielles pour les agriculteurs, des produits de biocontrôle. On essaie de voir comment élaborer une substance ensemble.
Cela pourrait être prêt dans combien de temps ?
On se pose tous la même question ! Les industriels nous disent que c’est plus facile de produire un biocide, utilisable par tout un chacun, qu’un produit phytosanitaire. En termes de réglementation, ça va plus vite. On travaille avec l’Office du Développement Agricole et Rural de Corse, qui est forcément plus intéressé par l’aspect phytosanitaire. Mais on ne s’interdit rien. D’ici deux ou trois ans, j’espère qu’on aura quelque chose d’intéressant. Ce qui va permettre d’aller au bout, c’est la dimension économique. Pour les huiles essentielles, il faut pouvoir les sourcer. Ou avoir des molécules isolées que l’on peut synthétiser et mettre dans un produit. Et il faut que la synthèse ne coûte pas trop cher… Dans la demande d’invention que l’on a déposée, on a des huiles essentielles très actives, mais difficiles à sourcer. Pour une d’elle, il n’y a simplement pas de filière. Après, on pourrait imaginer une mise en culture…
Et créer une filière de lutte contre la tapinoma ?
Oui ! Si on montre qu’il y a un intérêt à planter telle plante, avec des débouchés qui iraient plus loin que la seule production d’huile essentielle pour alimenter la cosmétique, ça pourrait être une solution.