Le 10 mars, la France lançait son troisième plan national d’adaptation au changement climatique (PNACC). Problème : selon les experts du Haut Conseil pour le Climat, il existerait un véritable décalage entre les moyens mis en œuvre et des besoins qui ne font que s’accroître. Jean-François Soussana, Directeur de recherches, co-auteur de rapports du GIEC, et Président du Haut Conseil pour le Climat. s’explique, dessinant en creux deux visages potentiels de la France de demain.
Le HCC a récemment salué « la publication du PNACC 3 » mais a tenu à rappeler « que les aléas climatiques induits par le réchauffement s’intensifient plus rapidement que les moyens mis en œuvre pour en limiter les impacts. » Concrètement, en quoi les aléas climatiques s’intensifient-ils en France ?
Jean-François Soussana : L’Europe est le continent qui se réchauffe le plus vite. La France, elle, s’est réchauffée de 1,2 degrés Celsius depuis dix ans. Nous observons donc de multiples aléas, plus fréquents, plus intenses comme les inondations répétées dans le Nord-Pas-de-Calais. Des habitants perdent leurs maisons, qui, inondées plusieurs fois, ne sont plus assurables. En 2022, une surmortalité a été observée, avec 3000 décès supplémentaires causés par des vagues de chaleur. Cela touche aussi les rendements agricoles, qui peuvent atteindre plus de 20% pour des céréales. Et ces aléas vont continuer à s’intensifier. Avec la montée du niveau de la mer, on va devoir se demander s’il ne faut pas se retirer d’endroits particulièrement vulnérables. Le coût et le risque de l’inaction sont exorbitants. Une série d’études récemment publiées par des économistes, des gens spécialistes des assurances, chiffrent que sans action climatique, nous pourrions avoir, à la fin du siècle, une perte de PIB mondial d’environ 40%. On ne comprend pas bien comment nos sociétés résisteraient.
Que faudrait-il faire de plus ?
La France a mis en place des politiques climatiques qui ont eu des effets structurels en matière de décarbonation et commencent à avoir des effets sur la réduction des risques. Mais, dans les deux cas, nous voyons bien qu’il y a encore devant nous un chemin important. Il s’agit d’un constat officiel du gouvernement : il faut accélérer la baisse des émissions. Cela nécessite d’accélérer le rythme de décarbonation, ce qui demande un investissement d’à peine plus de 1% du PIB par an. C’est beaucoup moins que ce qu’on aura à investir si nous ne faisons rien. Les forêts sont des puits de carbone fortement affaiblies par le changement climatique. La mortalité des arbres a augmenté de plus de 50% en quelques années seulement. On doit donc entreprendre un vaste effort de régénération de la forêt. Pour les sols, c’est pareil, il faut veiller à les préserver, à renforcer leurs potentiels. Dans ces secteurs, les points critiques sont les transports et le bâtiment, qui représentent la moitié des émissions et pour lesquelles nous avons quelques craintes.
S’agissant de l’adaptation et de la résilience, le PNACC est une étape importante, mais n’a ni les moyens budgétaires ni le niveau de gouvernance suffisant. Il n’envisage pas de ce qu’on appelle des transformations. Alors que si on n’accélère pas maintenant, on va se trouver dans un mur d’investissements qu’on ne pourra pas tenir. Les besoins d’investissements vont aller croissants à mesure de l’augmentation des impacts. Mais tout est tenable, économiquement parlant. Aujourd’hui, nous sommes dépendants des importations d’énergies fossiles. C’est de 70 à 90 milliards d’euros d’importation, chaque année. Et il y a une dépendance géopolitique à la Russie et aux USA, qui utilisent ceci comme une arme économique. S’affranchir de cette dépendance, c’est regagner une souveraineté économique. Il n’y aura pas de sécurité de l’Europe sans sécurité climatique.
Si l’on garde les mesures actuelles, à quoi ressemblerait la France en 2100 ?
Je n’ai pas de boule de cristal… Ce que je peux vous dire, c’est que j’ai été dans le groupe 2 du GIEC, qui s’intéresse aux impacts, à l’adaptation, à la vulnérabilité, de 1998 à 2019. Nous avons écrit quelque chose qui s’est déroulé, plus vite que ce que nous pensions et qui allait au-delà de ce qu’on avait imaginé. Je ne dis pas que cela va se reproduire… Mais c’est ce que j’ai constaté jusqu’à présent.La trajectoire mondiale de réchauffement d’ici la fin du siècle serait de +3°. Comme la France se réchauffe plus vite que la moyenne mondiale, on pourrait atteindre +4°. Mais ce n’est pas inéluctable. La décarbonation pourrait permettre une augmentation de seulement 2,5°. La sévérité des vagues de chaleur, des inondations et des sécheresses est profondément différente entre ces deux niveaux de réchauffement. La relation entre les dommages et le réchauffement n’est pas linéaire. Elle est d’allure nettement exponentielle. Il serait donc criminel de ne pas avoir de stratégie d’adaptation forte, de ne pas tout tenter pour limiter les émissions et atteindre la neutralité carbone. Ensuite, il y a de toute façon des limites dans l’adaptation. Quand on franchira ces limites, des gens vont décéder, on aura des problèmes sanitaires. L’activité économique sera chamboulée par des inondations, des vagues de chaleur qui feront qu’on ne pourra pas travailler à l’extérieur. A +4°, les problèmes de climatisation pourrait complètement faire exploser la demande en énergie et en électricité. Les centrales nucléaires pourraient ne plus avoir assez d’eau pour être refroidies et ne fonctionneraient plus. C’est le pire scénario, mais on n’aurait donc un approvisionnement en énergie interrompu, une inflation terrible sur l’énergie et l’alimentation de la population ne pourrait être garantie. Cela pourrait être chaotique.