Cette organisation qui compte aujourd’hui une centaine de membres en France souhaite un autre modèle de société basé sur l’autonomie, la démocratie et la fin de l’exploitation industrielle des ressources. Pour atteindre cet objectif, il faudra passer selon eux par l’abolition de la technologie.
C’est à l’automne 2022 qu’est né le mouvement Anti-Tech Resistance. « Nous avons fait l’annonce de sa création lors des rencontres annuelles de l’association Technologos (une association qui appelle à la réflexion sur le rôle déterminant de la technique dans la société, ndlr). Selon nous, il est complémentaire aux autres mouvements écologistes et technocritiques qui existent déjà », précise Alex, 28 ans, porte-parole de l’organisation. Comme le nom Anti-Tech Resistance le laisse deviner, ses membres militent pour la fin de la technologie. « Par technologie, on entend les outils et machines qui dépendent d’une infrastructure de production industrielle. Ce qu’on critique, c’est la complexité du système de production qui dépossède les gens de leur autonomie et de la capacité à la démocratie en les faisant devenir de simples rouages d’un système », explique le représentant de ces anti-technologies.
La fin de la santé moderne
Pour faire simple, ils souhaitent à moyen terme l’avènement d’une société sans smartphone, voiture, ordinateurs ou tout autre objet trop complexe à fabriquer. « On peut même prendre l’exemple d’une chaise en aluminium et en plastique. Personne n’a vraiment l’ensemble des compétences pour extraire les différentes matières et fabriquer cette chaise. C’est un objet simple mais qui va dépendre d’une énorme machinerie sociale qui sera en plus de ça écocide. C’est ça qu’il faut supprimer. Une chaise, on peut très bien la faire fabriquer en bois par le menuisier du coin. Ici on ne parle plus de technologie mais d’une technique démocratique puisque accessible. On peut aussi connaître l’origine du bois et savoir qui l’a coupé », illustre le militant originaire de Rennes.
Une position qui inclut aussi, de fait, la fin du système de santé moderne, puisque dépendant du pétrole et de nombre de ressources minières. Ils analysent la situation de façon pragmatique en pesant ses coûts et les bénéfices. « Et on n’est pas sûr que ce système soit vraiment bénéfique, ou seulement pour une minorité de personnes. Mais à l’échelle de la planète, beaucoup de gens en souffrent. Ceux qui travaillent par exemple au Sud dans des mines. C’est une industrie basée sur des ressources limitées. Il faut donc trouver des alternatives. Ça ne veut pas dire qu’il faut faire une croix dessus tout de suite. Mais si on a envie de maintenir notre présence sur terre, il va falloir renouveler et inventer une médecine moins écocide » estime le Rennais. À terme, fini donc les scanners, IRM et autres médicaments fabriqués de manière industrielle.
« Ce qu’on veut éviter, c’est l’effondrement total de la biodiversité terrestre«
Préoccupés par l’urgence écologique, ils voient d’ailleurs leur modèle de société comme une façon d’entreprendre une révolution contrôlée. Un moyen d’anticiper l’avenir alors que les scientifiques prédisent déjà que les humains devront forcément changer de mode de vie dans un futur pas si lointain. « Il y a un état de fait écologique qui va en s’aggravant. Peut-être que notre proposition paraît moins désirable que ce qui existe aujourd’hui, mais elle vient apporter une réponse au fait que ce qui existe à l’heure actuelle est amené dans tous les cas à se dégrader », souligne Alex qui revendique une proximité avec la collapsologie. Avec tout de même des points de démarcation majeurs. S’ils envisagent eux-aussi l’effondrement, les anti-technologies en précisent la définition et l’imagine salvateur pour la planète : « Ce qu’on veut éviter, c’est l’effondrement total de la biodiversité terrestre qui est déjà en cours. Mais l’effondrement de l’infrastructure industrielle, c’est quelque chose qui est souhaitable. C’est justement ce qui permettrait de limiter la prédation sur les écosystèmes terrestres ainsi que le contrôle des population et leur embrigadement dans des formes de travail extractiviste. »
Pour établir ce modèle de société, les militants anti-tech ont épluché les écrits de nombreux auteurs comme le sociologue Jacques Ellul, penseur critique de la technique, ou encore l’historien Lewis Mumford, théoricien d’une technique qui serait autoritaire quand elle est utilisée à grande échelle et démocratique, autonome et durable, à échelle réduite. Theodore Kaczynski est aussi un de leurs maîtres à penser. Ce mathématicien américain et activiste anarcho-écologiste est notamment connu pour avoir envoyé seize bombes par colis à plusieurs personnes et entreprises, faisant au total trois morts et vingt-trois blessés. « Il nous inspire plus sur le plan de ses analyses que sur sa stratégie politique. Nous condamnons ses assassinats. Mais à la fin de sa vie, il est revenu là-dessus. En prison, dans son dernier livre, il écrit qu’il pense que ce n’est pas pertinent d’attaquer des personnes individuelles et qu’il vaut mieux réfléchir à un mouvement de contestation à un niveau politique plus général », assure Alex.
Un mouvement d’organisation collective non-violent
D’ailleurs, le mouvement anti-tech se veut non-violent, basé sur la communication et l’organisation collective : “On n’est pas un mouvement clandestin qui ferait des actions de sabotage ou autre. L’idée est d’organiser un plus grand nombre de personnes pour essayer de se coordonner et faire des actions pour essayer d’amener à une perturbation des flux énergétiques ou économiques, mais pas de manière illégale.” Anti-Tech Resistance, qui aspire à terme à se développer partout dans le monde, organise pour ça des temps de discussion, des cafés-débats, des cinés-débats, des conférences ou encore des projections. De façon un peu paradoxale, la plus grande partie de son activité se concentre sur les comptes Facebook et Instagram de la structure, donc sur la technologie. À cette contradiction, Alex a une réponse implacable : “On considère que si on était esclaves en train de ramer sur une galère, on n’irait pas nous reprocher d’utiliser nos chaînes pour se défendre ou se libérer de nos maîtres.”