Annaïg Plassard : la Bretonne qui revient du futur

L’artiste et activiste bretonne Annaïg Plassard réinvente l’avenir à la force de son imagination.

A l’heure des futurs pessimistes, l’artiste et activiste bretonne Annaïg Plassard réinvente l’avenir à la force de son imagination : elle assure avoir voyagé dans le temps, vers l’an 2040, où le dérèglement climatique a été maîtrisé. Et où le monde va mieux. En 2024, cet exercice mental se retrouvait au coeur de son documentaire, Retour à Plabennec. Et depuis ?

Novembre 2023. En cet après-midi glacial, un cheval couleur noisette arpente le parking du Super U de Plabennec, bourg engourdi du Finistère. Sur son dos, se dresse une quadragénaire au visage sérieux, vêtue d’un costume d’astronaute argenté. En sa main droite, elle tient un écriteau qui présente la déclaration suivante : « JE REVIENS DU FUTUR ET NOUS AVONS GAGNÉ. » Deux ans plus tard, la cavalière pouffe de rire. « On m’a comparée à Jeanne d’Arc, assure Annaïg Plassard. Gamine, ce parking a été un endroit d’émancipation. Quand on avait 3 francs, on achetait des biscuits et on trainait là. Souvent, j’imagine des scenarii d’effondrement. J’envoie mon imagination dans des mondes où, par exemple, on serait forcé de ne plus utiliser de voiture. » Dans sa tête, Plassard se dit que même sans voiture, cette grande surface au cœur de Plabennec continuerait à vivre. Les locaux s’y rendraient simplement à pied. Ou à cheval. « Mon imagination a créé cette image de moi, traversant le bourg ainsi, ajoute-t-elle. Je me suis dit que ce serait marrant de le faire pour de vrai. »

Villes en transition

Cette fantasque scène est immortalisée dans le film d’Annaïg Plassard, Retour à Plabennec. Après sa naissance à Brest en 1984, c’est dans ce bled d’environ 9000 âmes que la réalisatrice a grandi, élevée par son infirmière de mère et son pédopsychiatre de père. A la sortie du lycée, la jeune Annaïg ne sait trop quoi faire de son existence. Elle s’inscrit en école de commerce avant de dénicher plusieurs emplois dans l’univers de la bande-dessinée, à Issy les Moulineaux, puis Nantes. En 2018, elle entame des recherches en vue de donner naissance à son premier documentaire. Quelques mois avant l’essor des gilets jaunes, Plassard a envie d’ausculter ce que personne n’appelle encore « la France des ronds-points » ainsi que les polarisations, les divisions qui commencent à fendre le semblant de cohésion sociale qui maintient encore le monde occidental en place. En écrivant son film, une notion revient souvent : celle de changement. « J’ai alors eu l’idée de mener des entretiens sur l’idée selon laquelle tout le monde sait que des choses doivent changer. Que, sinon, on va droit à la catastrophe. Mais qu’on a tendance à trouver des excuses, des biais cognitifs pour repousser le changement. Notamment en accusant le camp d’en face. » Dans le cadre du documentaire, elle décide de proposer un changement aux habitants de Plabennec. Elle désire changer sa commune en ce qu’on appelle « une ville en transition. »

Car parmi ses modèles, l’artiste compte un certain Rob Hopkins. A l’aube du XXIème siècle, cet enseignant en permaculture au Kinsale College, une petite fac irlandaise, demandait à ses étudiants d’imaginer comment leur gros village aurait pu se débarrasser des énergies fossiles d’ici vingt ans. Leur devoir était, en somme, d’imaginer le futur. Impressionné par les travaux de ses élèves, le professeur compile le document et lui donne un titre : le Kinsale Energy Descent Action Plan. En ligne, il est téléchargé des milliers de fois. Dans la foulée, Hopkins décide d’appliquer les idées de ses étudiants ailleurs, à Totnes. Ce bourg du sud-ouest de l’Angleterre devient ainsi la première ville en transition, la première pierre d’un réseau international qui organise désormais la transition énergétique de plus d’un millier de localités sur Terre. Pour Plassard, inventer le Plabennec de demain passait donc par un voyage outre-Manche. « Elle était très excitée d’être à Totnes, très curieuse de tout ce qu’on avait accompli, se souvient Rob Hopkins. Parfois, tu rencontres des gens, tu te dis que c’était intéressant, mais tu ne penses pas qu’ils vont agir. Avec Annaïg, j’avais hâte de découvrir ce qu’elle aurait fait dans les mois suivants. Je me revoyais à peu près au même âge. »

Tomber amoureux du futur

En juin 2025, Rob Hopkins sortait How To Fall In Love With the Future: A Time Traveller’s Guide to Changing the World, un livre qui, en présentant des myriades d’histoires et d’initiatives de transition énergétique, purifie l’esprit de ses lecteurs des toxines du cynisme, de la négativité, du fatalisme. A la place, germe la possibilité d’un avenir où l’humanité sortirait vainqueur de la crise climatique. Depuis une manifestation d’Extinction Rebellion en avril 2023, l’auteur apparaît régulièrement en public vêtu d’un costume « de voyageur temporel. » Il raconte à un public amusé se rendre fréquemment en 2030, un espace-temps où un grand virage a eu lieu, où la lutte contre le dérèglement climatique est en bon chemin. « Parfois, les gens pleurent, assure Hopkins*. Quand j’ai dit ça à Annaïg, elle se l’est expliqué par le fait qu’à une époque à laquelle le futur paraît aussi sombre, avoir quelqu’un qui en revient et dit, qu’en fait, tout s’est plutôt bien passé, c’est forcément touchant. » Dans son film, Annaïg Plassard s’inspire directement de la tactique d’Hopkins. On la voit habillée de son propre « costume de voyage dans le temps » à cheval mais aussi au bistrot, chez le crémier ou chez le boucher. Dans son scaphandre, elle dit : « Je viens de 2040 et je suis venue vous dire qu’on a géré le dérèglement climatique et le pic pétrolier. C’est pas mal, non ? » Une vieille dame répond : « Ouais, c’est carrément bien. » Les yeux bleus de Plassard s’animent. Elle enchaîne : « On va gérer le dérèglement climatique à Plabennec, mais il faut pas tarder à s’y mettre, quand même. »

Dans ce passé filmé, elle invite donc les passants à une  « journée de la transition » qui se tint le 10 décembre 2023. Le matin, une intervenante évoquait le rapport du GIEC, qui expliquait qu’au delà de

1.5 degrés, s’adapter au réchauffement climatique deviendrait « compliqué » pour les sociétés humaines. L’après-midi, comme Hopkins l’avait fait à Kinsale, Plassard demanda aux invités « d’inventer un avenir » où la transition énergétique aurait eu lieu à Plabennec. Parmi ces voyageurs temporels, figuraient des fermiers, le directeur du Super U, la mairesse plutôt rangée à droite de la commune. Ensemble, ils inventèrent un Plabennec muni d’un tramway, d’un téléphérique, de navettes fluviales. Un groupe de travail suggéra de réorganiser les exploitations agricoles afin d’atteindre l’autonomie alimentaire, puis de transformer une gare en moulin qui récupérerait l’énergie hydraulique, permettant de générer de l’électricité et « d’actionner des lave-linges communs. » L’activiste sourit. « Mais ce qui m’a le plus marqué, c’est la confirmation de mon hypothèse : qu’il existe des leviers qui permettent de lever les freins. L’exercice a permis de lever les “oui, mais”. Puis de les contourner. »

Le muscle de l’imagination

Deux ans plus tard, le groupe Plabennec en Transition a été établi et prévoit de mettre en place une recyclerie solidaire « en favorisant le réemploi et l’insertion sociale. » La transition n’a pas encore eu lieu dans le monde physique, mais, selon Rob Hopkins, il faut d’abord formuler le rêve, imaginer le futur, avant de lui permettre de se réaliser. « Débloquer les voies de l’imaginaire », c’est ce que Plassard fait dans le cadre d’ateliers participatifs tenus dans des cours d’immeubles HLM, des parcs municipaux, des terrasses de cafés ou des fêtes de quartier des . « Le muscle de l’imagination peut être bloqué par le flux d’informations et la peur qu’elles génèrent, développe l’activiste. Nous avons besoins de créer des voies désirables afin de savoir ce que l’on a envie de faire de notre avenir. Que ce soit au niveau collectif comme personnel. Au printemps, j’ai par exemple organisé des ateliers intitulés Cartes postales du futur. On se rendait à la date d’anniversaire d’un enfant présent, mais en 2040. Il imaginait sa journée d’anniversaire rêvée, mais en tenant compte de la sobriété. » Dans Retour à Plabennec comme dans sa vie de tous les jours, Annaïg Plassard doute. L’anxiété est un compagnon laid qui l’accompagne au quotidien. Quand elle part pour 2040, elle le laisse derrière. « Ce qui crée de l’anxiété en moi, ce ne sont pas les problèmes liés au dérèglement climatique, mais le sentiment d’impuissance que j’éprouve face à ces problèmes, conclue-t-elle. Je pense qu’énormément de gens sont dans ce cas. Imaginer un futur désirable comme une destination, puis déterminer les étapes qui permettent d’y accéder, ça m’aide beaucoup. Je pense que ça peut aider beaucoup de gens. »