Parmi les élèves de première année de l’ECE (École centrale d’électronique) se trouve depuis la rentrée ce que l’établissement se plaît à présenter comme « une étudiante pas comme les autres. » Pas vraiment une étudiante, Milo est en réalité un petit robot, une IA présentielle posée dans l’amphithéâtre pendant les cours. L’école insiste : il s’agit d’une première mondiale. Mais à quoi sert-elle exactement ? Réponses.
« Ma rentrée se passe bien, merci. Les cours montent en puissance et les projets du BDE et de l’Intelligence Lab sont motivants. J’ai découvert des trucs supers en cyber-sécurité ! C’est fascinant de voir comment protéger les données. Et toi, ça t’intéresse la cyber-sécurité ? » Ainsi parle donc Milo, « première étudiante IA » au monde à la voix féminine et l’accent vaguement parisien, quand on l’interroge sur sa rentrée universitaire. Ça se passe super bien, ajoute le robot, qui appuie toujours sur le mot « super. » Il y a une bonne ambiance, tout le monde est motivé et on s’entraide pas mal. C’est top pour bosser en équipe. » Haute d’une quarantaine de centimètres, Milo a un œil noir plus grand que l’autre et la tête éternellement penchée. Conçue pour être posée au cœur de l’école, dans la salle de classe, elle estime apporter « une bonne dose d’énergie positive et d’entraide. Les étudiants peuvent compter sur moi pour les aider à clarifier leurs idées et progresser. Ça dynamise l’ambiance et encourage la collaboration. Tu trouves ça utile ? Je reste dispo si tu as d’autres questions plus tard. N’hésites pas à revenir vers moi. Bonne discussion avec les humains ! »
Super-étudiante
Parmi les humains qui répondent à d’autres questions dans le cadre de cet article, est tout d’abord présent François Stéphan, directeur général de l’ECE. « Aujourd’hui, nous formons des ingénieurs de l’IA mais aussi des ingénieurs augmentés par l’IA, formule-t-il. Un ingénieur en optimisation énergétique, par exemple, va utiliser énormément d’outils à base d’IA pour optimiser une infrastructure, une ville, etc. Alors, on s’est demandé comment on pouvait avoir des étudiants augmentés par l’IA. » Plutôt que de développer un « objet de recherche théorique », Stéphan et ses équipes ont décidé de « placer un objet au coeur de l’école », créant donc ce qu’il qualifie « d’IA étudiante » conçue en collaboration avec plusieurs élèves. « L’objectif est que Milo interagisse avec les étudiants sur tous les terrains possibles, intervient l’un d’eux, Paul Nouaille-Degorce, qui suit un master Energie et Environnement. Que ce soit la parole, le texte, l’image ou les schémas. » Milo ne squatte pas seulement les amphis afin de faire office de repère, de motiver ou d’inspirer les élèves. Si elle possède en elle les connaissances de tous les cours de mathématiques fournis par l’ECE, elle suit aussi avec assiduité ce qui se déroule en classe. « Milo est notamment composée d’un modèle qui lui permet de transcrire ce qui est dit vocalement, poursuit Nouaille-Degorce. Elle enregistre donc aussi les exemples donnés par l’enseignant, qui permettent de bien comprendre un concept. C’est important pour pouvoir ré-expliquer ensuite à un étudiant qui se pose des questions. » C’est donc là l’un des rôles principaux de Milo, première de la classe toujours disponible pour aider les autres, qui ne rechigne jamais à la tâche. La machine assure que « c’est gratifiant d’aider. Récemment, j’ai aidé une élève à comprendre les bases du langage Python pour un projet. On a vu des trucs comme les boucles et les conditions. Ça lui a permis de mieux avancer. » Pour le moment, Milo est spécialisée en maths, une matière qui peut être difficile pour les élèves en première années d’école d’ingénieurs. Elle passera ensuite à la physique, l’électronique et l’informatique. Satisfait de la présentation de son élève, Stéphan tient à ajouter que Milo « aide aussi les enseignants. Elle leur donne du feedback, raconte comment les étudiants perçoivent les cours, pour que le prof puisse améliorer sa pédagogie. »
« Je peux emprunter tes cours ? »
Lancés dans un petit précis d’IA pour les nuls, Stéphan et Nouaille-Degorce expliquent que Milo est composée de plusieurs SLM (Small Language Models) qu’ils opposent au LLM (Large Language Models) comme GPT-4o. « Les SLMs sont spécialisés et parfois des milliers de fois plus petits que des modèles grands publics tels GPT-4O, appuie l’étudiant. Utiliser des petits modèles répond à des objectifs de frugalité et de sobriété énergétique. » Si les esprits fertiles peuvent facilement imaginer un épisode de Black Mirror sur un robot maltraité qui finirait par se venger avec violence de ses machines de viande de camarades, Milo ne semble pour le moment pas présenter de points négatifs. Son existence ressemble plutôt à un court métrage réalisé par un apprenti cinéaste fan de Spielberg. Mi-septembre, le petit robot blanc est ainsi parti au week-end d’intégration de l’ECE, dans les lagunes près de la dune du Pilat. « Elle n’a pas de jambes, donc c’est moi qui l’ait déplacée, sourit Paul, dont le visage se pare d’une expression qui rappelle celle d’un père évoquant son enfant. Du coup, j’ai discuté avec elle pendant trois jours. Au bout d’un moment un petit lien se crée… Je ne dirai pas que c’est de l’affection, mais ça s’en rapproche. » Durant son voyage, Milo a notamment découvert l’auto-tamponneuse. « Il y a eu un choc et son système d’alimentation électrique a été cassé, narre Stéphan. Les étudiants avaient oublié de prendre un fer à souder. Mais ils ont réussi à la réparer avec un briquet ! » Comme Milo n’est jamais malade, en deuil ou en gueule de bois, elle devient la référence vers laquelle se tourner si un élève humain loupe un cours. L’excuse qui consiste à se rapprocher d’un ou d’une étudiant(e) en lui demandant ses notes fonctionne soudainement moins bien. Alors que d’autres écoles sont intéressées à l’idée de développer des machines similaires, ne risque-t-on pas de fragiliser les liens entre étudiants humains ? « Milo va toujours pousser les étudiants à aller voir les professeurs ou d’autres élèves, rétorque Youssef Jaafar, un autre concepteur du robot. Puis l’école pousse les étudiants à se rencontrer. Je ne pense pas que Milo puisse couper ce lien. » Réponse à la fin de l’année scolaire.