« Contre la dépression, la kétamine confère une amélioration thérapeutique majeure rapidement »

Ketamine. Image illustration Shutterstock.
Ketamine. Image illustration Shutterstock.

Anesthésiant pour cheval, drogue populaire chez les fêtards et particulièrement appréciée par Elon Musk, la kétamine fait l’objet d’études scientifiques poussées. Récemment, il était démontré qu’elle opère un effet rapide chez les patients souffrant de dépression. À Bordeaux, une équipe co-pilotée par Laurent Groc, a réalisé que cette molécule favorise l’ancrage du récepteur glutamatergique NMDA aux synapses excitatrices. C’est à dire ? L’expert explique.

Vous êtes directeur de recherche au CNRS mais également de l’Institut Interdisciplinaire de Neurosciences, à Bordeaux. Qu’est-ce que cet endroit ?

Laurent Groc : C’est un institut de 200 personnes où l’on s’intéresse aux mécanismes de la communication dans le cerveau. Quand tout va bien, du développement jusqu’au vieillissement, mais aussi dans le cadre de pathologies neurologiques et psychiatriques. On est à l’interface de multiples disciplines : chimie, biologie, physique, ingénierie.

Qu’est-ce qui vous a personnellement amené à étudier la kétamine ?

Vous devez savoir que les neurones parlent, au niveau des synapses, grâce à des récepteurs qui entendent un transmetteur se libérer. Au début des années 2000, on a fait une grande découverte, notamment à Bordeaux. Jusqu’alors, on pensait que ces récepteurs étaient statiques, bien ancrés. On a découvert, qu’en réalité, ils gigotent en permanence. Dans votre cerveau, en ce moment-même des récepteurs rentrent, sortent, rentrent, sortent etc. C’est une révolution de savoir cela. Pendant des années, l’industrie pharmaceutique a dépensé des trillions de dollars afin d’essayer de développer des molécules qui activent ou bloquent les récepteurs, afin de soigner ce qu’on appelle des synaptopathies, des maladies qui passent par un dysfonctionnement de la synapse. Toute la pharmacopée actuelle, c’est des molécules qui bloquent. On dit qu’il sont des antagonistes de ces récepteurs. Ça a été un échec monumental.

Qu’entendez-vous exactement par cette idée selon laquelle les récepteurs gigotent en permanence ?

Au niveau de la synapse, qui est l’endroit où doit passer l’information, vous avez un turnover en permanence. Vous avez un récepteur qui passe l’information, puis sort, puis un autre rentre. Cela permet un équilibre. Si c’était un hall de gare, il faudrait que les gens puissent entrer et sortir en permanence. Sinon, ceux qui sortent de la gare ne sont pas remplacés et il y a donc de moins en moins de récepteurs dans les synapses. Cela conduit à des psychoses, comme la schizophrénie ou la bipolarité. Quand on a découvert que les récepteurs bougeaient à la surface des neurones, on s’est demandé si cette nouvelle dimension pourrait permettre de réparer la communication cérébrale. Si ce mouvement membranaire est corrompu à la surface du neurone dans un cerveau malade, alors il serait important de contrôler ce mouvement dans une démarche thérapeutique. S’il bouge trop, il faut le calmer. S’il ne bouge pas assez, il faut le faire bouger plus.

Dans cette réflexion, on est tombé sur la kétamine, une molécule multifacette qui a des propriétés anesthésiques, mais aussi antidépressives. Ce qu’on a découvert récemment, c’est qu’elle agit sur le mouvement du récepteur de façon incroyable. Elle stabilise le récepteur glutamatergique NMDA de façon quasi instantanée. Le domaine de la recherche et l’industrie pharmaceutique réfléchissent donc à développer des molécules qui contrôlent la dynamique des récepteurs, plutôt que de les activer ou les bloquer.

Qu’est-ce que donc que ce récepteur NDMA ?

C’est le maestro. Il induit ou réduit la plasticité. Il est nécessaire à la formation d’un synapse, à son développement, à sa maturation. Mais s’il y a une mutation génétique dessus ou si on le bloque avec des drogues, une mosaïque de troubles neurologiques et psychiatriques peuvent se développer.


Quel impact la kétamine peut-elle avoir sur les personnes qui souffrent de ces troubles ?

Pour le moment, elle n’est utilisée que contre les dépressions majeures. On peut en obtenir sous spray nasal ou en injection. Elle a des effets positifs sur le retrait social, la catatonie, la dépression, en seulement quelques jours. Alors qu’un antidépresseur classique prend des semaines pour avoir, éventuellement, un effet positif. On sait que la kétamine remet très rapidement de la plasticité dans la synapse. Dans un cerveau dépressif, avec un système qui a assez peu de plasticité, en boucle, redondant, elle le rend plastique. On pense que c’est ça qui confère une amélioration thérapeutique majeure aussi rapidement. 

Que voulez-vous dire par plasticité, exactement ?


Une synapse est plastique par définition. Si vous l’activez avec un certain patron d’activation, entre deux neurones, elle est capable d’augmenter sa transmission, de la baisser, d’attendre un peu pour le faire. La synapse s’adapte. C’est une fonction essentielle à toutes nos activités cognitives. Tous les apprentissages passent par là. Dans les pathologies, on se rend compte que la fenêtre plastique est réduite. La kétamine permet de la réaugmenter et aux réseaux neuronaux de récupérer un fonctionnement physiologique. 

En 2024, sur CNN, Elon Musk a expliqué recourir à la kétamine pour soigner son “état d’esprit négatif.” Que pensez-vous de cette déclaration ?

Parmi les syndromes de la dépression, il y a les idées noires, la sensation de ne pas s’en sortir, d’être dans un tunnel dont on ne voit pas le bout. En réouvrant la plasticité synaptique, le kétamine permet d’éliminer ou de réduire fortement tout ça. Ce qu’il décrit est assez connu. Mais la kétamine est utilisée chez des patients qui souffrent vraiment de dépression. Et notamment pour ceux qui sont résistants aux antidépresseurs classiques, soit 30 ou 40% des patients. Elon Musk n’a pas l’air de souffrir ainsi. 

Quel est l’accès à la kétamine en France ?

Elle est sur ordonnance. C’est des doses particulières. Parce qu’à certaine dose, elle peut avoir des effets psychomimétiques. Et, à plus forte dose encore, anesthésique. C’est pour ça qu’elle avait été créée. Elle avait des effets dissociatifs. Donc les patients voyaient des dragons. Il ne faut pas se tromper dans la dose !