Ce samedi 28 mars, l’Auditorium de la Cité des Sciences et de l’Industrie accueille une journée « de partage, d’information et d’espoir » dédiée aux troubles bipolaires. Organisé par l’association Argos 2001, en partenariat avec la Fondation FondaMental, la Ville de Paris, l’ARS Île-de-France, la Cité de la Santé et le programme de recherche français en psychiatrie de précision PEPR PROPSY, l’évènement permettra à des experts comme les psychiatres Patrick Clervoy et Raoul Belzeaux de notamment discuter de l’histoire et du futur des traitements de cette maladie psychique. Quelques jours plus tôt, ils se sont livrés à Télescope.
Avant toute chose, le professeur Raoul Belzeaux tient à communiquer une idée de grande importance : malgré leur sévérité, les troubles bipolaires peuvent être « parfaitement stabilisés. » Ce psychiatre basé à Montpellier assure en effet ne plus compter les patients atteints de telles pathologies qui se décrivent comme « parfaitement biens, complètement épanouis. Ils nous disent qu’il est hors de question qu’ils arrêtent leurs traitements. Il ne faut pas garder l’image de l’impossibilité. Il faut parler des succès. » En 2026, les troubles bipolaires se soigneraient « extrêmement bien » grâce à des traitements « efficaces », d’abord médicamenteux. « En particulier les sels de lithium, qui sont le traitement de référence, qui peut extrêmement bien fonctionner, assure Belzeaux. On peut atteindre une absence totale de symptômes, de rechute et de handicaps associés à la maladie. » Malheureusement, il y a des « mais. »
Manie et mélancolie
Les troubles bipolaires demeurent mal connus, entourés de mythes, de misconceptions et de représentations exagérées, de Dr. Jekyll & Mr. Hyde au Bouffon Vert, le méchant de Spiderman. Psychiatre à Toulon, le professeur Patrick Clervoy explique les figures de Jekyll et Hyde par l’apparition, dans le cadre de cette maladie, de « deux pôles de l’humeur. » Pour décrire le premier, il place son index au dessus de sa tête : « une humeur anormalement excitée et joyeuse. » Pour évoquer le second, il baisse son doigt sous sa taille. « Et une humeur anormalement triste et mélancolique. » Généralement, les troubles bipolaires « se caractérisent par des oscillations de l’humeur qui se produisent indépendamment de l’environnement. Ou qui sont des réponses excessives aux stimulations de l’environnement. » Lors de son intervention à la Cité des Sciences ce samedi, Clervoy citera un cas consigné par le père de la psychiatrie française, Philippe Pinel (1745-1826, ndlr). « Il a décrit la mélancolie d’un artilleur qui avait écrit à Napoléon pour lui soumettre un projet de canon. » Malgré une réponse favorable de l’empereur, l’artilleur tomba « dans une profonde mélancolie. Une émotion forte avait déclenché un effondrement de l’humeur, sans rapport avec l’émotion elle même. » L’intervention de Patrick Clervoy a pour titre Quelques aventures thérapeutiques : des maladies de l’âme à la cyclothymie. « Les maladies de l’âme font référence aux termes de la médecine grecque, éclaire-t-il. En grec, le mot ‘psy’, qu’on retrouve dans ‘psychiatrie’, désigne l’âme. » Si le terme « bipolaire » date du siècle des Lumières, le constat d’une maladie « qui oscillait entre deux pôles » fut établi dès l’Antiquité. « Cela a été décrit aux débuts de la médecine, notamment par Hippocrate, précise l’expert. L’accès d’humeur excessivement joyeuse, excitée, avec une accélération de la pensée, est ce qu’on appelle la phase maniaque. L’accès dépressif, la très profonde douleur morale, les idées de mort, les risques suicidaires, s’appelle la phrase mélancolique. Le mot ‘mélancolie’, qui signifie ‘bile noire’, vient de la médecine grecque. » À l’époque, il était considéré que le malade pouvait être soigné par les plantes, mais aussi par la parole ou la chirurgie. « Du temps d’Hippocrate, il n’existait qu’un seul psychotrope : l’opium, enchaîne Clervoy. Un médicament sédatif puissant, qui pouvait apaiser les gens. Mais les médicaments à proprement parler datent du XIXème siècle. » L’option chirurgicale fut abandonnée à ce moment là, celui de l’essor de l’industrie chimique mais aussi du développement des thérapies de choc, ou électroconvulsivothérapies. « On peut être aujourd’hui très critiques de ces thérapies, les considérer comme barbares. Mais, à l’époque, contenu des moyens thérapeutiques d’alors, si ces méthodes étaient employées, c’est qu’elles avaient produit, à un certain moment, des résultats intéressants. Aujourd’hui, cela reste une technique thérapeutique de recours, uniquement quand on n’arrive pas à stabiliser les troubles avec les antidépresseurs et les régulateurs de l’humeur. »
Réduire l’errance diagnostique
Selon Raoul Belzeaux, ces médicaments susnommés permettraient de nous jours à plus d’un tiers des patients de vivre avec leur maladie sans autre entrave que la prise médicamenteuse et le suivi. « À peu près 80% des patients ont une insertion normale dans la vie professionnelle. Avec des difficultés, mais bien insérés. À partir du moment où le diagnostic est établi, on a une capacité thérapeutique puissante. » Problème : les retards diagnostics sont plus que fréquents. Le psychiatre fait en effet état d’une « errance diagnostique » de 7 à plus de 9 années dans les pays occidentaux. « Cela signifie que des patients débutent leurs parcours psychotropes sans que la prise en charge soit adéquate. Et on sait que ce retard diagnostique est corrélé à tous les facteurs de sévérité : plus d’épisodes, plus d’hospitalisations, plus de tentatives de suicide. Et même plus de risques d’obésité. » À la Cité des Sciences, l’intervention de Raoul Belzeaux sera classée dans une catégorie intitulée Vers la psychiatrie de précision. « Plusieurs équipes de recherche et plusieurs équipes de soin visent à concevoir des outils, des innovations et des dispositifs qui pourraient permettre au diagnostic d’être plus précoce. » Les propos du professeur concerneront précisément les marqueurs biologiques de prédiction du trouble bipolaire. « Depuis les années 2000, notamment, les chercheurs essaient de développer des mesures biologiques, qu’on appelle aussi bio-marqueurs, qui pourraient être associés au diagnostic de bipolarité, raconte-t-il. Différentes équipes développent différents marqueurs qu’on peut analyser à partir de prises de sang. » L’équipe du professeur Belzeaux travaille, par exemple, à la conception d’un test sanguin qui permettrait aux médecins de différencier plus rapidement une dépression unipolaire d’un trouble bipolaire. Dans le cadre d’une étude du nom de Bipovite, menée dans maintes villes françaises, des personnes atteintes de dépression se soumettent à une simple prise de sang, grâce à laquelle le psychiatre et ses collègues aimeraient définir « une sorte d’empreinte immunitaire » propre aux patients souffrant de trouble bipolaire. Ailleurs, des équipes poursuivent les mêmes objectifs via d’autres moyens, notamment l’IRM cérébral.
Raoul Belzeaux
Deux tiers des patients à mieux aider
Et puis il y a ceux dont le diagnostic a été établi, mais dont la maladie rend encore l’existence difficile, ou pire. « On estime qu’un tiers des patients répondent très bien aux traitements, reprend Belzeaux. Un tiers vit des situations intermédiaires et un troisième tiers ne répond pas aux traitements, ce qui a des conséquences lourdes sur leur qualité de vie. » Parmi les patients auxquels les traitements pharmacologiques ne suffisent pas, plusieurs stratégies thérapeutiques s’imposent. La première, est la psycho-éducation. « Il n’est pas envisageable, aujourd’hui, de souffrir d’un trouble bipolaire sans bénéficier d’une formation permettant de mieux comprendre sa maladie. » La seconde, est la psychothérapie. La troisième, la régulation de la santé physique. « Pour avoir un trouble bipolaire parfaitement en rémission, il faut éviter l’exposition à des toxines ou des substances pyschoactives comme l’alcool ou le cannabis, ajoute le psychiatre. Et avoir une santé physique optimale. On ne peut soigner efficacement un trouble bipolaire si une personne souffre, par exemple, d’apnée du sommeil ou d’un trouble thyroïdien non traité. Il y a un système de vases communicants qui fait que c’est une maladie psychiatrique qui ne peut pas se soigner indépendamment des autres problèmes de santé. » À la Cité des Sciences, d’autres intervenants traiteront de réactions au lithium, de prise en charge personnalisée, d’imagerie et de neuro modulation. A partir de 15h20, seront discutés les potentiels apports de l’intelligence artificielle et du numérique dans la gestion des troubles bipolaires. A 15h40, interviendra Mohand Bouzidi, fondateur de l’application Leopa, qui permettrait de « mieux vivre avec le trouble bipolaire. » Que pense Raoul Belzeaux de tout ceci ? « Il y a un foisonnement d’outils qui utilisent l’IA. Mais si on développe beaucoup d’outils de confort, qui aident à la vie quotidienne, on crée peu de dispositifs médicaux. Mais à un moment donné, je suis convaincu qu’on arrivera à avoir de vrais outils de soin. A condition que les autorités soient constructives à ce niveau-là et que les industriels, développeurs et laboratoires jouent le jeu du développement d’outils à buts thérapeutiques. »