Et si la science redevenait un bien commun ? C’est le pari que font l’Académie des sciences et le CNRS avec cet accord de coédition signé le 3 décembre 2025 : rendre gratuites les publications scientifiques, pour les auteurs comme pour les lecteurs. Une initiative qui s’attaque à un système (ou plutôt un juteux business) jugé absurde et indécent par beaucoup de chercheurs.
Un modèle verrouillé par les grands éditeurs
Aujourd’hui, publier un article scientifique coûte cher. Très cher. Pour rendre leurs travaux accessibles, les chercheurs doivent s’acquitter de frais de publication atteignant 2 000 à 3 000 euros. À l’inverse, un lecteur extérieur doit souvent payer entre 45 et 60 euros pour accéder à un seul article. Une double peine financée pour une large part par des fonds publics.
« On est à un niveau d’ineptie total », déplore un chercheur du CNRS en chimie (qui a préféré rester anonyme). « On produit la connaissance avec de l’argent public, puis on paie encore pour la publier, et encore pour la lire. C’est un circuit fermé au profit de quelques éditeurs. »
Ce modèle est aujourd’hui dominé par quelques maisons d’édition internationales (Wiley, Elsevier, Royal Society of Chemistry, American Chemical Society dans le domaine de la Chimie par exemple, mais il y en a beaucoup d’autres dans chaque domaine de recherche), qui imposent leur monopole avec des pratiques souvent critiquées : frais exorbitants, lenteurs éditoriales, et même pression financière sur les auteurs pour accélérer la publication.
« Je me suis vu proposer de publier plus rapidement contre un paiement supplémentaire. C’est totalement crapuleux. Ils ont gardé mon article pendant des mois sans l’envoyer en relecture, puis m’ont proposé de le transférer vers une autre revue du groupe moyennant 2 000 à 3 000 euros. »
Les rédactions exigent aussi, par exemple, des frais de couleur pour les figures, alors que les articles sont désormais uniquement en ligne. « On m’a demandé 300 euros pour une figure en couleur. Je leur ai dit que je les mettrais en noir et blanc. Pas de réponse. Et deux semaines plus tard, l’article est sorti en couleur. Ils tentent le coup. »
Une machine financière bien huilée
Le modèle économique actuel repose sur deux piliers : le pay to read (abonnement payant pour accéder aux revues) et le pay to publish (frais de publication pour rendre l’article accessible). Dans les deux cas, ce sont les institutions publiques qui financent. Une étude de 2023 relayée par l’Académie des Sciences montre que les coûts liés aux frais de publication (APC) ont triplé entre 2013 et 2020, atteignant 31 millions d’euros. En parallèle, les abonnements aux revues électroniques ont coûte 87,5 millions d’euros en 2020, avec une projection à 97,5 millions pour 2030.
« Les éditeurs nous forcent à acheter des packages de journaux que personne ne lit pour avoir accès aux quelques revues de référence. Et maintenant, ils ne font même plus leur travail : c’est nous qui faisons la mise en page. On m’a demandé de modifier la casse (rajouter des titres, ndlr) du titre de mon article. C’est dire le niveau », s’indigne notre chercheur en chimie.
Les revues prestigieuses attirent les chercheurs car elles déterminent en grande partie leur carrière. Les indicateurs comme le facteur d’impact ou l’indice H sont devenus des critères de recrutement et d’évaluation, même s’ils sont biaisés.
« Le meilleur moyen d’être cité, c’est de publier des choses contestables. Plus ton article est contredit, plus il est cité. Donc tu augmentes ton indice H. C’est absurde. »
Un modèle gratuit, éthique et national
C’est dans ce contexte que le CNRS et l’Académie des sciences annoncent leur alliance pour créer une revue gratuite, en libre accès « diamant ». Cette initiative s’appuie sur l’expérience des Comptes rendus de l’Académie des sciences, passés en 2020 en accès libre, sans frais pour les auteurs ni pour les lecteurs.
Cette revue, fondée sur une évaluation rigoureuse par les pairs et publiée sous licence libre (CC BY 4.0), vise à redonner aux institutions publiques le contrôle de la diffusion scientifique.
« On a besoin de reprendre la main. Ce n’est pas normal que des revues basées aux États-Unis ou en Suisse contrôlent la diffusion de savoirs produits ici, avec nos financements. »
Un défi de reconnaissance et de portée
Mais pour que cette revue s’impose, il faudra franchir plusieurs obstacles : attirer des articles de très haut niveau dès le départ, être rapidement citée à l’international, et surtout, que les institutions jouent le jeu.
« Moi je suis prêt à publier dedans. Mais mes co-auteurs ? Moins sûr. Ils veulent que leur travail soit reconnu, et aujourd’hui, cela passe par Nature ou Science. Il faut que le CNRS nous pousse à changer. »
Cette politique devra rompre avec l’obsession des indicateurs quantitatifs. « On nous demande de publier dans des journaux à fort facteur d’impact, mais c’est contre-productif. Si cette revue veut fonctionner, il faut qu’on arrête d’utiliser ces critères absurdes pour évaluer la qualité d’un chercheur. »
Des modèles existent pourtant déjà. Notre chercheur cite l’exemple de Science2, revue en ligne montée par des chercheurs, avec des frais modiques et des bénéfices reversés en bourses de thèse. « C’était éthique, simple, efficace. Mais pas assez connu. Ce genre d’initiative ne réussira que si elle devient internationale. »
Pour une science ouverte et souveraine
En soutenant cette revue, l’Académie et le CNRS envoient un signal fort. Il ne s’agit pas seulement de lutter contre un modèle économique. Il s’agit de défendre une certaine idée de la science : libre, accessible, exigeante, et au service du bien commun.
« Ce système ne tient plus. Il est temps de sortir du cycle de la rente et de redonner à la recherche sa vraie vocation : produire et partager la connaissance. Gratuite, pour tous. » C’est l’annonce faite.
La science ouverte n’est plus une utopie. Elle est une urgence. Il ne manque plus que le courage politique pour l’imposer.