Ce que cela fait au corps d’être dans l’espace

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Instructrice à l’Agence spatiale européenne, Laura André-Boyet révèle le coût humain de l’exploration spatiale dans Open Space, un livre publié le 12 février aux éditions Fayard dans lequel elle dévoile également la réalité des entraînements des hommes et femmes de l’espace.

La première chose à laquelle je pense quand j’imagine un astronaute en train de s’entraîner pour partir dans l’espace, c’est un visage mal à l’aise, sur le point de vomir, après être descendu d’une centrifugeuse. C’est ce qu’on voit au cinéma. Est-ce réaliste ?

Laura André-Boyet : Votre question est donc de savoir si on vomit dans une centrifugeuse ? Eh bien, ça dépend ! Déjà, parce qu’il y a plusieurs types de centrifugeuses. Dans les films, dans 11 Commandements de Michaël Youn, on voit des centrifugeuses à bras long : un très grand bras au bout duquel il y a une cabine qui permet d’appliquer des g (. Un g est égal à l’accélération de la pesanteur à la surface de la Terre ndlr) de façon transversale sur le sujet. Et puis il y a des centrifugeuse à bras court, beaucoup plus compactes, qui permettent de simuler un facteur de charge verticale. Dans ces modèles, le but est d’envoyer le sang vers le bas du corps. Si on en envoie beaucoup, on provoque une pré-syncope. En général, on arrête avant que la personne tombe dans les pommes. Là, on n’a pas le temps de vomir !

Donc on s’évanouit plus que l’on vomit ?

Dans les centrifugeuses à bras court, oui. Dans les centrifugeuses à bras long, ça dépend ce qu’on vous demande de faire. Si vous restez très statique en opérant des manœuvres de respiration et de contraction en gravissant les échelons du facteur de charge, tout se passe bien. Si on vous demande de bouger la tête, par exemple, c’est ce qu’on qualifie de mouvements « déclenchants », qui est un joli mot pour dire « qui donne envie de vomir. » La science-fiction et les réseaux sociaux continuent de diffuser ces images qui sont marquantes esthétiquement, peut-être violentes, qui nous rappellent à notre propre corps. Mais la plus grande partie de l’entraînement d’un astronaute, ce n’est pas ça. C’est surtout de l’acquisition de connaissances et de compétences, dans des salles de classes.

« Je ne suis jamais allée dans l’espace et j’espère ne jamais y aller »

Quel impact la vie dans l’espace a-t-elle sur le corps ?

Quand on est dans l’espace, l’apesanteur et l’environnement radiatif abiment le corps. Parfois de façon réversible, d’autres fois, de manière irréversible. Déjà, plus on reste dans l’espace, plus on perd de masse musculaire. En apesanteur, on n’a plus besoin de certains muscles, comme ceux qui maintiennent la posture ou ceux des jambes. Alors ils fondent. Pour lutter contre cette fonte, les astronautes font deux heures d’exercice physique par jour, sans exception. Et puis il y a la déminéralisation osseuse. Dans toute la phase où l’astronaute est en apesanteur, il a des symptômes qui correspondent à des pathologies musculaires ou osseuses. Sauf qu’il n’est pas malade ! C’est réversible. Voilà l’intérêt d’envoyer des astronautes dans l’espace. Pour les chercheurs, c’est d’une grande valeur. Ensuite, certaines choses sont donc irréversibles. La dose radioactive que les astronautes reçoivent ne s’enlève pas sur Terre, par exemple. En apesanteur, aussi, les astronautes grandissent. Entre chaque vertèbre, il y a des disques intervertébraux qui sont composés de fluides. En apesanteur, ils se comportement différemment. On a donc une expansion de ces disques intervertébraux qui vont provoquer une élongation de la colonne. Ça peut paraître amusant, mais ça fait très mal et quand ils reviennent sur Terre, les astronautes se re-tassent. Ça peut provoquer une hernie discale. Aller dans l’espace représente un vrai sacrifice.

Dans votre livre, vous traitez du prix humain de l’exploration spatiale. Derrière le rêve de conquête, il y a l’épuisement, l’isolement. Comment pourriez-vous décrire l’isolement que ressentent les astronautes dans l’espace ?

Je ne suis jamais allée dans l’espace et j’espère ne jamais y aller, donc je ne peux pas décrire cet isolement, mais on peut l’imaginer. Il y a un isolement du fait de la distance, déjà. Ils sont loin et ne peuvent pas rentrer. Ils partent longtemps : une mission institutionnelle standard, c’est six mois. Ensuite, ils sont confinés. S’ils sortent se balader, c’est dans le cadre d’une sortie extravéhiculaire, des évènements très fatigants. Ils sont loin de toute forme de nature, de la population. Puis leurs sens sont aussi isolés, perturbés. Il y a des sens qu’on sait bien contrôler, tels l’ouïe, la vue. On sait fermer les yeux. Mais il y a des sens dans l’oreille interne, par exemple, qu’on ne sait pas éteindre ou allumer. Tous nos muscles, toutes nos articulations donnent des informations. C’est ce qu’on appelle la proprioception. On ne sait pas l’éteindre ou la rallumer non plus. L’apesanteur perturbe ces sens-là. Ça peut isoler de la réalité. Il y a aussi le goût et l’odorat. En apesanteur, il n’y a pas de convection. La convection, c’est ce qui fait qu’un fumet entre dans votre nez et sollicite les papilles gustatives. Ça impacte le goût et on constate que les astronautes mangent beaucoup plus épicé dans l’espace que sur Terre.

En quoi l’éloignement de la Terre impacte la psychologie des astronautes ?

Il existe dans la littérature scientifique un terme qui s’appelle l’effet de surplomb, ou overview effect, en anglais. Il provient du fait que l’on voit la Terre depuis l’espace, ce qui peut aussi conférer un sentiment d’isolement. Pour certains, cela génère une prise de conscience de la fragilité de notre planète, de l’humanité, de notre petitesse, de la fine couche d’atmosphère qui nous protège. Que les choses ne tiennent pas à grand-chose. Ça peut aussi avoir un effet mystique ou anxiogène. Sur moi, je pense que ça aurait un effet plutôt anxiogène… Beaucoup rêvent de voir la planète. Personnellement, je préfère la voir avec un casque de réalité virtuelle, sur Terre, sans me mettre en danger et sans polluer. Si un jour on me dit que je dois absolument aller dans l’espace pour changer le cour de l’Histoire, j’irai. Sinon, jamais.

Laura André Boyet, Open Space (Fayard, le 12 février 2025)