« On pense guérir 80% des cancers d’ici 2040. » Comment ? Entretien avec le Professeur Barlesi.

Le Pr Barlesi- Photo : Geoffroy VAN DER HASSELT

Sommité de la lutte contre le cancer, le Professeur Fabrice Barlesi a sorti en 2026 un étonnant livre. S’il s’intitule sobrement Guérir Le Cancer, il contient deux préfaces signées par deux astronautes et file une longue métaphore entre la conquête spatiale et la lutte contre la terrible maladie qui aurait encore tué 10.3 millions d’humains en 2025. Directeur du Centre de Lutte Contre le Cancer Gustave Roussy, dans le Val-de-Marne, le médecin a cela dit une bonne nouvelle : il espère que 80% des cancers seront guéris d’ici 2040. Explications.

Il est écrit dans votre livre que « l’espace et la médecine se ressemblent, dans ce mouvement d’exploration collective, patiente, ardente. » Quand et comment vous-êtes-vous rendu compte que l’espace et la médecine se ressemblaient ?

Professeur Fabrice Barlesi : J’ai toujours été interpellé par la manière dont les Américains avaient construit leur conquête de l’espace et de la Lune avec le Moonshot. Ils n’ont pas dit : ok, on va aller sur la Lune, qu’est-ce que vous nous proposez ? Avec un projet ici, un projet là. Ils ont dit : il faut résoudre le problème du réacteur, qui sont les meilleurs dans ce domaine ? Puis le problème du fuselage, c’est qui les meilleurs ? Tous ces gens ont travaillé dans un même but. Même si ce n’est pas du tout notre système actuel de recherche, c’est ma conviction profonde que c’est comme ça qu’on pourra, nous aussi, résoudre des problèmes. Plutôt que d’avoir cinq équipes qui travaillent sur le même problème, avec une probabilité d’arriver à une solution presque nulle. Il faut prendre les meilleurs, mettre tous les moyens, y compris en regroupant des équipes, pour résoudre chacune des parties d’un même problème. Même si la biologie du cancer est plus complexe que la conquête spatiale… C’est donc pour ça que j’ai trouvé qu’il existait un alignement et que j’ai souhaité que Jean-François Clervoy et Sophie Adenot préfacent ce livre. Par ailleurs, les Américains ont lancé en 2020 le Cancer Moonshot (un rassemblement de ressources visant à mettre au point des immunothérapies vaccinales contre le cancer, ndlr), avec cette idée : mettons nous tous ensemble pour résoudre le problème du cancer. 


Dans le livre, Jean-François Clervoy rapporte une question que l’on entend en effet souvent : « comment se fait-il qu’on ait réussi à aller sur la Lune mais qu’on ne soit pas encore capable de guérir le cancer ? » J’imagine qu’on vous a posé cette question. Que répondez-vous ? 

Que c’est faux. On guérit le cancer. Aujourd’hui, on en guérit deux tiers. Les gens oublient d’où nous partons : d’une maladie qui était, le plus souvent, non-diagnostiquée. Quand elle l’était, nous n’avions pas de traitements. Jusqu’au sortir de la Première guerre mondiale, on n’avait guère que la chirurgie pour traiter les cancers. De manière efficace dans un pourcentage de cas très limité. Aujourd’hui, on peut dire qu’on guérit la majorité des patients. On ne les guérit juste pas tous. On a donc un challenge à relever. On a fait un immense pas en avant avec le séquençage de l’ADN humain, qu’on a pu ensuite comparer à l’ADN des cellules cancéreuses, comprendre quels étaient leurs atouts, leurs différences, leurs déficiences, leurs points forts, afin de les cibler. Puis un grand pas dans notre compréhension de l’immunothérapie. On avait toujours considéré qu’il fallait stimuler le système immunitaire. Finalement, il fallait bloquer les points de blocage. Ces deux grands progrès se sont faits dans les années 2000 et 2010. Là, ça s’accélère, avec des classes thérapeutiques différentes, une capacité à synthétiser des médicaments plus rapide, une revue complète de choses que l’on connaissait très bien, comme les vaccins, mais sur la base de nouvelles technologies. Ces moyens technologiques vont nous permettre d’accélérer encore. D’où l’idée que l’on sera probablement en mesure de guérir 80 % des cancers d’ici 2040. On se bat pour ça.

Pourquoi ce chiffre précis de 80% d’ici 20240 ?

Entre les années 1990 et 2020, le nombre de cancers a été multiplié par deux mais on est passé d’un taux de guérison d’environ 50% à un taux de 66%. L’idée est de dire qu’en 30 ans, on a guéri 30% de patients de plus. Aujourd’hui, on comprend mieux la maladie sur un plan biologique, de façon plus sophistiquée, plus rapide, on s’adapte plus précisément… Tout ceci accélère tellement que l’on peut espérer gagner encore 15%, mais dans un délai de 15 ans. On pense que c’est réaliste. 

Vous présentez le cancer comme « une maladie de vie. » Qu’entendez-vous par là ?

Les cellules cancéreuses naissent dans notre organisme, pour des raisons que nous ne sommes pas toujours capables d’expliquer. Juste parce qu’on est un organisme vivant. On a découvert cette maladie sur des fossiles de dinosaures. Donc on sait qu’elle est très ancienne et intrinsèque à la vie. J’écris ça pour que les gens comprennent qu’on ne connaîtra jamais de génération sans cancer. Par contre, ce ne sera plus mortel. On arrivera à guérir chacune des personnes qui présentent la maladie. En même temps, on va faire sorte qu’il y en ait moins. En France, 4 millions de personnes vivent avec un cancer ou vivent en ayant eu un cancer. Auparavant, on faisait des progrès sur une génération. Maintenant, on a des progrès chaque année. A l’échelle d’une carrière médicale comme la mienne, auparavant, c’était rare de voir des patients atteints de cancers du poumon métastatiques plus de deux ans. Aujourd’hui, je vois en consultation des patients dont la maladie est contrôlée, qui sont traités et qui vivent avec depuis plus de 10 ans. On peut être optimiste. Quand le diagnostic est fait, cela reste un traumatisme, mais ce n’est plus une condamnation à brève échéance.

A Gustave Roussy, le docteur Julien Vibert entend soigner le cancer grâce aux mathématiques. Il rêve de pouvoir « modéliser l’évolution du cancer » et surtout de pouvoir « simuler l’effet des traitements et donc, derrière, choisir le meilleur traitement pour tel ou tel patient. » A quel point le docteur Vibert est-il prêt de pouvoir modéliser le développement du cancer ?

Le concept est de dire que plus aucun avion n’est fabriqué en faisant des maquettes et des souffleries. Tout est fait par ordinateur. Si on met les mêmes moyens financiers dans une telle puissance technologique destinée à modéliser les process biologiques, on peut arriver aux mêmes résultats. On est déjà capables de modéliser de petits process. Ce qui est difficile, dans la maladie cancéreuse, c’est de modéliser des process biologiques à l’intérieur d’un corps humain. Pour faire ça, il faut d’énormes data bases, avec les données biologiques d’énormément de patients. À Gustave Roussy, on a une data base de 400 000 malades. C’est sur cette base que travaille le docteur Vibert. On travaille aussi avec nos collègues ingénieurs de CentraleSupélec, de Polytechnique. Dassault Systèmes est aussi engagé avec nous dans cette ambition. On est encore aux prémices de la modélisation mais on avance. Ce n’est pas quelque chose qui pourra être utile dans la prise en charge d’un malade avant plusieurs années. Par contre, on sera certainement en mesure de mener des essais cliniques où une partie de la stratégie et du design de la stratégie thérapeutique sera aidée par un jumeau numérique. 

Où Julien Vibert en est-il de son développement d’un oncologue virtuel ? D’un agent IA qu’il espère, selon le livre, avoir développé d’ici 2 ans et qui serait un collègue digital d’autres médecins, qui donnerait son avis sur les maux de patients ?

Ça avance plus vite parce qu’on a déjà les outils, que les bases de données existent déjà. On sait où aller chercher l’information. Pour résumer la situation, aujourd’hui, si vous voulez lire même 1% des publications scientifiques sur le cancer, il faut lire 50 articles par semaine. C’est impossible que le cerveau d’un médecin se souvienne de tous les détails de ce qu’il aurait pu lire, d’aller, sur mesure, chercher l’information pour traiter un malade pour lequel on a des informations biologiques précises. On a besoin d’outils digitaux pour nous aider à ça et c’est ce qui se construit. Des modèles ont déjà été développés par nos collègues chinois, notamment. Le concept fonctionne. La première RCP (Réunion de Concertation Pluridisciplinairaidée, ndlr) avec un agent de ce type a été effectuée fin juin. La décision prise avec l’aide de l’IA a été comparée à une décision prise sans IA. L’outil est donc là. Il faut désormais s’assurer de sa solidité et améliorer sa performance. 

Quels sont les 20% de cas qui échappent à vos espoirs ? Pourquoi ne pensez-vous pas que ces 20% de cancers pourront être guéris prochainement ?

Il ne s’agit pas de cancers liés à un organe en particulier. Ça peut plutôt être un cancer caractérisé par des anomalies biologiques particulières. Quelque soit l’organe dans lequel il est né. Ça peut être certains sous-types de cancers. Ou ça peut être lié à l’hôte. Le patient lui même peut ne pas avoir un sytème immunitaire suffisamment actif pour lutter contre la maladie. Dans certaines situations, on n’arrive malheureusement pas à tout faire matcher pour guérir à 100% le malade… Les astronautes, qui mènent l’aventure spatiale, sont assimilés à des héros par le grand public. J’aimerais que les gens comprennent que la conquête de la guérison du cancer est, au même titre, une aventure scientifique. Il faut être fier de nos chercheurs, de nos grandes institutions comme Gustave Roussy. On a, nous aussi, besoin du regard bienveillant, du soutien de la société. C’est un combat qui mérite beaucoup d’énergie, de savoir et d’argent. Elon Musk veut aller sur Mars ? On a besoin à peu près du même montant financier pour guérir le cancer que pour aller là-bas.