Et si l’avenir de l’agriculture se jouait dans l’espace ?

« En microgravité, un organisme vivant n’a qu’un seul choix : se réadapter ou mourir. »
« En microgravité, un organisme vivant n’a qu’un seul choix : se réadapter ou mourir. »

La semaine dernière, nous vous parlions de la Bentobox de Space Cargo, une future usine en orbite. Mais en parallèle, l’entreprise a développé un programme potentiellement révolutionnaire pour l’agriculture avec cette question : la micro-gravité renforce-t-elle le vivant ? « En microgravité, un organisme vivant n’a qu’un seul choix : se réadapter ou mourir. » Emmanuel Etcheparre, cofondateur de Space Cargo Unlimited et responsable du programme WISE (Wine in Space Experiment), résume ainsi l’intuition fondatrice d’une aventure scientifique commencée il y a plus de dix ans.

À l’heure où la viticulture mondiale est menacée par le changement climatique et les pathogènes, l’idée était la suivante : envoyer des sarments de vigne dans la Station spatiale internationale (ISS) pour observer comment ils réagissent à l’absence de gravité. Mais derrière cette intuition, il y a une conviction : l’espace pourrait devenir un laboratoire inédit pour inventer l’agriculture de demain.

L’histoire commence en 2012. Nicolas Gaume et Emmanuel Etcheparre, deux entrepreneurs bordelais venus d’univers différents — l’un des jeux vidéo, l’autre de l’Internet — se retrouvent un soir au pied du Pic du Midi. En regardant les étoiles, ils se disent qu’il y a « quelque chose à faire là-haut ».

De cette conversation naît une idée : confronter le vivant à des conditions que la Terre ne peut pas reproduire. « Depuis l’origine de la vie, rappelle Emmanuel Etcheparre, tout a changé sur Terre : la température, l’humidité, la lumière… Mais la gravitation, elle, est restée identique. Elle a façonné nos organismes, nos organes, la croissance des plantes. Que se passe-t-il si on supprime ce facteur ? »

C’est cette approche radicale qui donnera naissance à une méthodologie : “Self-Guided Evolution” (évolution autonome, ndlr).

Parier sur l’intelligence de la vie

Là où les OGM et les techniques d’édition génétique comme CRISPR tentent de programmer le vivant, le programme WISE choisit de parier sur son pouvoir d’adaptation. « Nous croyons dans l’intelligence de la vie, affirme Etcheparre. Ce que nous voulons, ce n’est pas manipuler les plantes, mais leur donner la possibilité de se réinventer. »

L’absence de gravité agit ici comme un stress fondamental. Les cellules ne savent plus où est le haut et le bas, les signaux internes se brouillent, les échanges osmotiques se modifient. Les végétaux doivent trouver seuls un nouvel équilibre.

« Ce qu’on a fait, c’est un pari. Mais si ça revient vivant, c’est forcément différent. »

C’est dans ce cadre que 320 sarments de Merlot et de Cabernet Sauvignon — les deux cépages emblématiques de Bordeaux, mais aussi parmi les plus cultivés au monde — ont été envoyés dans l’ISS.

Avec le soutien de l’agence spatiale européenne (ESA), des autorités américaines et du CNES via son département CADMOS (Centre d’Aide au Développement des activités en Micropesanteur et des Opérations Spatiales) l’opération est lancée.

Finalement, les sarments ont passé près de dix mois dans des conditions soigneusement contrôlées (hygrométrie, obscurité, nutrition minimale) pour limiter les stress inutiles et se concentrer sur un facteur : la microgravité.

À leur retour, première surprise : tous ont survécu.

Ils sont depuis cultivés et observés dans les serres et les champs expérimentaux de l’INRAE (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement) et de l’ISVV (Institut des sciences de la vigne et du vin) à Bordeaux. L’université allemande FAU Erlangen, référence en biologie spatiale, est également partenaire, tout comme le pépiniériste Mercier, leader européen du secteur.

Les premières observations suggèrent des différences notables dans la production de polyphénols, molécules essentielles à la défense naturelle de la vigne contre les pathogènes. Des marqueurs épigénétiques inédits pourraient également être en jeu. Mais les chercheurs restent prudents : aucune publication scientifique validée n’a encore confirmé ces hypothèses.

Des conséquences potentiellement colossales

« Cela fait cinq ans que je veux communiquer, soupire Emmanuel Etcheparre. Mais la science a une rigueur contraignante : tant que l’on n’a pas reproduit les expériences plusieurs années d’affilée, rien ne peut être annoncé officiellement. »

Cette prudence n’empêche pas l’impatience. Car si les résultats se confirment, les conséquences pourraient être colossales : pourraient alors être produits des cépages résistants au mildiou ou à la sécheresse ; on pourrait réduire massivement de l’usage des pesticides et, à terme, cela ouvrirait la possibilité d’appliquer la méthode à d’autres cultures vitales : riz, blé, maïs, bananes, ananas… autant de plantes déjà menacées par les pathogènes ou le réchauffement climatique.

« Nous sommes au milieu de la rivière, dit Etcheparre. Le printemps prochain, nous serons sur l’autre berge. »

Et l’éthique dans tout ça ?

La démarche spatiale soulève aussi des questions éthiques et environnementales. Envoyer des plantes dans l’espace suppose de lancer des fusées, avec leur empreinte carbone et leur pollution. « Oui, reconnaît Etcheparre, je fais partie d’un vaisseau qui pollue. Mais si cela permet de créer des plants de riz plus résistants pour nourrir des milliards d’humains, n’est-ce pas un prix à payer ? »

N’y aura-t-il pas également un débat éthique sur la manipulation du vivant ? « Nous ne manipulons pas le vivant. Nous le plaçons dans une situation extrême et nous le laissons trouver ses propres solutions. C’est la vie elle-même qui choisit, pas nous. »

Cette philosophie darwinienne — l’adaptation ou la mort — se veut une alternative à la “boîte de Pandore” des manipulations génétiques. Elle séduit par son respect affiché du vivant, mais repose sur une part d’aléas qui la rapproche plus de l’expérimentation que de l’ingénierie.

Pour l’instant, le programme WISE reste en suspens, comme une promesse dont l’issue n’est pas encore connue. Les résultats sont entre les mains des chercheurs de l’INRAE, de l’ISVV, de FAU Erlangen et du laboratoire R&D de Mercier. Emmanuel Etcheparre promet des annonces au printemps prochain.

Entre-temps, il faut se contenter de ce constat : les sarments envoyés dans l’espace ont survécu et se développent. « Tant que je n’ai pas une publication signée par nos scientifiques et nos universités, personne ne nous croira. Mais ce n’est pas grave. Nous savons que nous touchons à quelque chose d’immense. »

Vers une révolution agricole ?

Et si cette expérience ouvrait la voie à une nouvelle révolution agricole mondiale ?

Imaginez des plantations tropicales immunisées contre les maladies, des céréales adaptées aux sécheresses, des vignes capables de résister sans intrants chimiques. Imaginez des filières agricoles entières repensées, non pas par manipulation artificielle, mais par adaptation accélérée en orbite.

L’idée paraît encore lointaine, mais elle a déjà changé la perception de ce que le spatial peut apporter à la Terre. Là où Elon Musk veut coloniser Mars et Jeff Bezos quitter la planète, Space Cargo parie sur une autre promesse : utiliser l’espace non pour fuir la Terre, mais pour la sauver.

Il y a aussi, dans cette histoire, une dimension culturelle et symbolique. Que ce soit à Bordeaux que se mène cette expérience n’est pas un hasard. C’est ici que la vigne fait partie de l’identité locale, de l’économie et du paysage. C’est aussi ici que se joue une partie de l’avenir : comment continuer à produire du vin dans un monde où le climat devient imprévisible ?

Les sarments bordelais revenus de l’espace ne sont peut-être qu’un début. Mais ils racontent déjà une chose : le futur de l’agriculture se joue autant dans les serres de l’INRAE que dans l’orbite terrestre.

Le rendez-vous est donc pris. Au printemps prochain, le programme WISE et ses partenaires devraient dévoiler les premiers résultats validés scientifiquement. D’ici là, la patience est de mise, mais l’attente est rude.

Car au-delà des sarments de vigne, c’est la possibilité d’une nouvelle méthode d’adaptation agricole planétaire qui se profile. Une méthode où le vivant, confronté à l’inconnu, invente lui-même ses réponses. Reste à savoir si l’expérience confirmera cette intuition — ou si elle rejoindra la longue liste des paris audacieux que la science n’a pas validés.