30 ans de recherche pour déchiffrer l’ocytocine, cette hormone de l’amour

Image Shutterstock.
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Dans son nouveau livre La Vie, l’Amour, la Mort – Le Grand Coït moléculaire, le Professeur Marcel Hibert traite du fonctionnement moléculaire de l’amour, un sujet qu’il étudie depuis 1997. En 2021, il publiait Ocytocine, mon amour, à propos de cette molécule qui favorise déjà l’accouchement, la lactation et les relations de couples, mais pourrait être promise à jouer un rôle accru dans les vies humaines de demain.

On va commencer par la plus basique des questions : qu’est-ce que l’ocytocine ?

Marcel Hibert : Une molécule qui est fabriquée par notre cerveau. C’est à la fois une hormone et un neurotransmetteur. Elle est connue depuis les années 1950 pour ses effets périphériques, ailleurs, donc, que dans le cerveau. Au moment de l’accouchement, elle provoque la dilatation du col de l’utérus et les contraction puis, plus tard, l’éjection du lait des seins de la mère. À partir de 1997, on a commencé à découvrir qu’elle avait aussi des récepteurs et des fonctions dans le cerveau. Pour résumer, on a réalisé qu’elle était nécessaire à l’attachement entre les enfants et les parents, ainsi qu’entre les parents et les enfants. Elle est là, dès la naissance, dans l’utérus de la mère, qui va en produire tant qu’elle allaite. Voire, peut-être, tant qu’elle va s’occuper de son enfant. Ça va aider à la filiation. Chez la mère, c’est une modification hormonale dû à la grossesse mais cela va aussi monter chez le père, en parallèle, simplement par empathie. Ce qui induit son comportement paternel. Après, on s’est rendu compte que cela joue un rôle très important au niveau de l’empathie. Plus on a d’ocytocine, plus on a d’empathie. Puis elle permet aussi de lire un regard, de décrypter toute une série d’émotions, de codes et d’interactions sociales. Sans ocytocine, on n’arrive pas à déchiffrer d’émoticones. Chaque enfant, quel que soit son ethnie, nait en sachant reconnaître un visage souriant ou des sourcils froncés. Sauf s’il est autiste. Ces codes d’interaction sociale, c’est ce qui leur manque, dès la naissance. C’est ce qui nuit à leur développement en société. 

Justement, lors de votre passage sur 28 Minutes, l’émission d’ARTE, il a été expliqué qu’une molécule a été brevetée et pourrait permettre aux personnes autistes de « retrouver la capacité de lire des émotions sur des visages » ce qui leur permettrait de se « développer normalement dans un contexte social. » Quand avez-vous commencé à travailler là-dessus ? 

On s’est rendu compte qu’on ne peut pas absorber l’ocytocine par voie orale. Elle reste dans le tube digestif. Par voie intraveineuse, elle est détruite par le foie en moins de cinq minutes et elle est trop grosse pour passer dans le cerveau. On ne peut donc pas utiliser l’ocytocine elle-même en tant que médicament. En tant que pharmaco-chimiste, j’ai donc voulu imaginer une petite molécule qui se fixait au même endroit, avec le même mécanisme, qui serait aussi puissante que l’ocytocine, qui aurait les mêmes effets dans le cerveau et qu’on pourrait prendre par voie orale. C’était aux alentours de l’an 2000. Trois ans plus tôt, je m’étais posé la question des mécanismes moléculaires de l’amour. Dans la littérature scientifique, je n’avais trouvé aucun point de départ. Puis, un jour, j’étais à un congrès sur l’ocytocine à Montréal. C’était complètement chiant, jusqu’à ce qu’intervienne un pharmacologue anglais. Il racontait avoir observé, avec deux zoologues, que des petits campagnols de la même espèce étaient monogames dans les prairies, mais polygames dans les montagnes. Quand ils ont étudié la différence entre les deux groupes, ils ont constaté que les campagnols de la montagne manquaient d’ocytocine. J’avais donc enfin un fil à tisser pour étudier les mécanismes moléculaires de l’amour.

Sur ARTE, il a été dit qu’après avoir testé « des dizaines de milliers de molécules » vous en avez donc trouvée une « assimilable par le corps humain et qui imite l’ocytocine. » A-t-elle un nom, cette molécule ?

La première, c’étaitLIT 001. Pour Laboratoire d’Innovation Thérapeutique, le nom de mon labo. Pour des raisons conjoncturelles, on n’a pas pu la breveter. Aucune entreprise n’a donc pu la reprendre pour en faire un médicament. On a retravaillé et on a trouvé une seconde molécule, LIT 002. Elle est brevetée et, mieux que ça, se prouve déjà extrêmement efficace dans des modèles animaux d’autisme, de sevrage à l’alcool et de douleurs neuropathiques. Le brevet a été repris par une start-up, Occentis, qui lève des fonds pour en faire un médicament. Si tout va bien, il sera prêt dans 8 ans…

« Tous les gens qui ont un niveau d’interaction normal devraient éviter »

Cette molécule pourrait-elle être utilisée sur des sujets comme des tueurs ou des délinquants qui, en gros, manquent d’empathie, d’amour pour la société ?

Probablement. On a démontré que des gens qui ont des personnalités borderline, des jeunes délinquants, ont un déficit en ocytocine. La seule manière d’envoyer un petit peu d’ocytocine au cerveau, c’est en la sniffant. On a essayé et on voit que cela améliore leur comportement, leurs interactions sociales. Sur les comportements borderline et l’agressivité, ça a l’air de marcher. Il y a aussi une publication qui suggère que ça marche sur la schizophrénie, que ce soit l’ocytocine ou notre molécule. 

Avez-vous essayé de sniffer de l’ocytocine vous-même ?

Tous les gens qui ont un niveau d’interaction normal devraient éviter. Pour le moment, on n’a vu aucun effet secondaire. Sauf si on la donne à des êtres qui n’en n’ont pas besoin. Dans ce cas, il est possible que cela induise une sorte de retrait social, même si ça a l’air tout à fait mineur. Mais selon la plupart des essais, il semblerait que cette molécule ramène à la normale. Cela n’augmentent pas les capacités d’une personne typique. 

Sans vouloir sonner trop Aldous Huxley, cette molécule pourrait-elle servir à renforcer ce qu’on appelle le lien social ? 

Pour ceux qui sont en déficit, oui. Pour les autres, non. Mais vous savez, j’ai pensé à au Meilleur des Mondes, à 1984 et au soma. J’ai réfléchit trois ans avant de lancer les recherches. De 98 à 2001, j’ai discuté avec des collègues scientifiques, des amis philosophes, prêtres et écrivains. Je leur ai demandé que faire si je trouvais la molécule. La réponse a été assez unanime : on ne peut pas mettre un frein à la connaissance. Sans ça, on rentre dans l’obscurantisme. La petite cuillère, c’est bien commode pour manger ses cerises à l’eau de vie. Mais c’est aussi ce qu’il y a de plus commode pour arracher un œil. Tout dépend de ce qu’on en fait ! Il y a une responsabilité, mais c’est vrai de presque tout.