« Taxez-nous ! » : le mouvement des millionnaires qui veulent payer plus d’impôts prépare son arrivée en France

« C’est lors d’une soirée organisée par Oxfam Marseille que Maxime rencontre Cécile Duflot. Ils réalisent ensemble qu’il est nécessaire de changer d’approche vis-à-vis des ultras riches, comment en faire des alliés, comment organiser un mouvement d’utltra riches « progressistes ». Quelques mois plus tard, le soutien pour le lancement des PM en France concrétisait cette intention. »

Et si les riches réclamaient eux-mêmes de payer plus d’impôts ? Après les États-Unis et le Royaume-Uni, les Patriotic Millionaires arrivent en France. Leur ambition : convaincre les grandes fortunes de défendre publiquement la justice fiscale et une contribution accrue des plus riches.    

Guillaume Rambourg n’est pas né riche. Il est né en 1971, à Ottawa, de l’union d’une prof d’histoire-géo et d’un haut fonctionnaire de l’ONU. Dans les années 90, il est ensuite « tombé dans la finance par hasard », a lancé un hedge fund et s’est mis à gagner de l’argent. Beaucoup d’argent. « J’ai grandi dans une famille confortable, mais sans particulièrement d’argent, raconte-t-il. Une famille de gauche. J’ai été content de gagner plus que ce j’aurais pu imaginer, mais c’est normal, pour moi, de payer ce que je dois. Sauf que dès que j’ai commencé à avoir des rémunérations à des millions, des dizaines de millions d’euros, c’est allé très vite… J’ai basculé dans un nouveau monde. » Ce monde entre dans sa vie via un coup de téléphone. Un avocat fiscaliste lui propose ses services, avec comme appât « l’échappatoire fiscal du jour. » Rambourg n’est pas intéressé. Depuis, pourtant, ça n’a jamais cessé. Quand le quinqua fréquente « ses pairs », les discussions ont toujours tendance « à tourner autour de comment éviter l’impôt, minimiser les impôts et maximiser son patrimoine. » Dans les grands restaurants qui, à la façon des chaînes de fast-food, ouvrent des antennes à Londres, Doha, Mykonos ou Hong Kong, les clients « ne parlent que d’optimisation fiscale, de crypto, de jets privés. Ils échangent des bons plans : paiements offshore des journées travaillées hors du UK, financements de films, achats de bateaux sous pavillons exotiques, expatriation vers Lisbonne… » Rambourg se lasse. « Pour certains, c’est un jeu presque à temps plein, enchaîne-t-il. Pour éviter les impôts, le milliardaire britannique Philip Green, résident monégasque, devait passer moins de 90 jours au Royaume-Uni par an. Alors il décollait de Nice à 0h10, passait la journée à Londres et rentrait comme Cendrillon… Techniquement, cette journée n’était pas comptabilisée ! Ils vivent complètement otages de cette obsession de ne pas payer d’impôts. » Rambourg se plaint. « C’est des conversations qui, pour moi, ne sont pas intéressantes. Avec un niveau d’implication dans la vie publique et l’intérêt général proche de zéro. Dans la finance, je ne rencontrais jamais de gens comme moi qui était contents de payer leurs impôts ! » Et puis, un jour, tel un ado qui rencontre à la fac des jeunes gens qui ont les mêmes goûts que lui, Rambourg a trouvé ses véritables pairs : les Patriotic Millionaires. 

De la Maison Blanche à Big Ben

Automne 2010. Barack Obama est président depuis deux ans. Certains membres du Parti démocrate craignent qu’il ne cède à la pression du milieu des affaires, qui lui demande de baisser, comme son prédécesseur George W. Bush, les impôts des Américains les plus riches. Ancienne conseillère de Bill Clinton, la lobbyiste démocrate Erica Payne convainc alors plusieurs millionnaires de se fendre d’une lettre ouverte réclamant la fin des avantages fiscaux des plus fortunés. Parmi les signataires, figurent le musicien Moby, Abigail Disney, héritière de Walt Disney, ou encore Morris Pearl, ex-directeur général du plus grand gestionnaire d’actifs au monde, BlackRock. Payne les appelle les « Patriotic Millionaires. » Le mouvement nait ainsi. En 2012, ses membres sont reçus à la Maison Blanche par Obama qui mets finalement fin aux avantages fiscaux instaurés par Bush. « On a eu d’autres impacts législatifs similaires depuis, assure Rebecca Gowland, directrice internationale du développement de Patriotic Millionaires (PM). Mais l’important est surtout que nous sommes parvenus à changer le discours sur cette idée selon laquelle les riches refusent la justice fiscale et de payer des impôts. » En novembre 2025, sous les dorures du parlement britannique, se garait un bus bleu sur lequel était écrit un slogan : TAX US, THE SUPER RICH. Proud to Pay, Here to Stay(Taxez-nous, les super riches. Fiers de payer, là pour rester.) Ce coup d’éclat était mené par Patriotic Millionaires UK, fondé en 2021, justement par Rebecca Gowland, aujourd’hui fort d’une grosse centaine de membres. En tant que directrice internationale du développement, Gowland était chargée de lancer une deuxième branche européenne. C’est en partie elle qui a choisi la France. « En coulisses, plusieurs millionnaires français ont montré un intérêt pour l’initiative, révèle-t-elle. Puis il existe en France un vrai débat politique sur la question des inégalités de richesses. C’était déjà le cas avant le débat sur la taxe Zucman. » 

Cohésion sociale 

Depuis septembre, le profil LinkedIn d’Alexandre Naulot présente ce quadragénaire tel l’Advocacy and Campaign Strategist de Patriotic Millionaires en France. « On est encore dans un moment de préfiguration, prévient-il. Le souhait de PM est d’être présent dans les opportunités politiques actuelles, notamment la campagne présidentielle. Il y a en France une absence de prise de parole des entrepreneurs, du secteur économique et financier sur la justice fiscale. Mais aussi sur l’impact de la concentration des richesses sur la société dans son ensemble. C’est ce vide là que l’on souhaite combler. » Actuellement, PM France demeure dans une phase de recrutement. Naulot doit contacter des membres potentiels et leur présenter l’initiative. « Les propositions précises restent à affiner, dit-il. Mais nous entendons réunir des personnes fortunées qui partagent une conviction : elles peuvent et doivent contribuer davantage pour réduire les inégalités et financer les services publics. » Alexandre Naulot entend utiliser « des arguments sur les effets de la concentration des richesses. Il y a clairement un enjeu en France quant à l’impact de la concentration des richesses sur la démocratie, ainsi que sur l’accès de certaines richesses aux médias et aux pouvoirs politiques. » Si cela ne suffit pas, PM France adaptera son discours sur les « conséquences économiques à long terme » d’une telle concentration de richesse. « Cette société sera-t-elle économiquement fonctionnelle si on ne repartit l’impôt que sur la base en exemptant le sommet ? La consommation sera-t-elle toujours là ? C’est le débat keynésien, qui revient toujours. On l’entend actuellement beaucoup dans les milieux économiques, où l’on dit qu’on ne peut plus continuer comme ça, que la croissance est atone. » Le troisième angle d’attaque part du principe que les inégalités croissantes entraînent une fragmentation de la cohésion sociale. « Il devient difficile, sans nourrir un certain populisme, d’expliquer aux jeunes entrepreneurs, aux retraités, à la classe moyenne classique, qu’il faut payer des impôts pendant que le taux d’imposition des milliardaires est à 25%. Alors que celui du français moyen est de 51%. » Guillaume Rambourg, qui devrait rejoindre PM France après avoir rejoint PM UK en 2022, va plus loin. « On voit des milliardaires de plus en plus riches, les 400 plus grandes fortunes représentent 42% du PIB. Au même moment, la dette du gouvernement n’a jamais été aussi colossale et un grand nombre de gens ont du mal à boucler les fins de mois. Cet écart massif inquiète les gens comme moi. Ça devient plus dangereux au sens que les milliardaires s’accaparent les médias et le pouvoir politique. Aux Etats-Unis, on voit l’impact d’Elon Musk et d’autres qui tentent d’acheter des élections. Ça devient grave. Ça peut causer une révolution. Ça peut finir avec des têtes sur des piques… Si les riches ne font pas eux-mêmes ce qu’il faut pour calmer le jeu, ça va mal se finir. » Mais qu’en est-il de l’argument de la fuite des portefeuilles ? L’idée selon laquelle la justice sociale engendrerait un exode des plus riches ? Le ton de Rambourg semble en faire un non-sujet. « Même si ces gens quittaient la France, comme ils menacent de le faire, ça ne changerait rien aux impôts. D’après les chiffres de Zucman, ça ne représenterait qu’une baisse de 0,03%. » 

« Ils s’installent à Dubaï » 

Les arguments susnommés, Guillaume Rambourg les présentent régulièrement à ses pairs. « Mais, très vite, on me prend pour un original, se désole-t-il, étouffant un rire jaune. Ou on pense que je rigole. Souvent, les gens prennent totalement pour acquis que je veux faire baisser mon assiette fiscale, que je suis comme eux. » D’autres applaudissent son action mais ne se disent pas intéressés pour autant. « Ils me disent bravo, mais qu’ils veulent continuer à optimiser, qu’ils ne savent pas combien de temps ils vont faire ce travail, alors ils mettent de plus en plus de côté et s’installent à Dubaï. » Son visage se pare une nouvelle fois d’une mine amusée, mais dépitée. « Je n’ai pas encore réussi à convaincre une seule personne que je connais de nous rejoindre, avoue-t-il enfin. C’est quand même triste ! Mais on ne fait que débuter… » Alexandre Naulot, lui, a bien des discussions avec des millionnaires adeptes de justice sociale. Quand on lui demande des noms, des profils, il fait référence à un article publié par le magazine Challenges en juillet. On y retrouve par exemple Jean-Baptiste Rudelle, créateur de Criteo, leader international de la publicité en ligne parmi d’autres noms, dont beaucoup souhaitent rester anonymes. « Tous mes interlocuteurs ne souhaitent pas apparaître dans le débat public, prévient Naulot. Il y a une question : quels sont les risques ? » Des risques ? Quels risques ?« Je pense qu’il faut que vous discutiez avec Maxime Kurkdjian, répond-il. C’est actuellement le plus apte à discuter du sujet. Il investit sur ces causes-là depuis longtemps. Il m’a parlé du sentiment de solitude que de gens comme lui peuvent avoir, des tabous qu’on ne brise pas dans ce secteur par peur de faire le premier pas. Et des risques auquel ils s’exposent. » 

« Beaucoup de gens riches ont peur de parler » 

En 2017, Maxime Kurkdjian vendait sa société Oxalide, un hébergeur de sites web, pour plusieurs dizaines de millions d’euros. Fils d’un technicien qui réparait du matériel médical et d’une mère au foyer, le millionnaire s’était déjà forgé une « conscience politique », influencée par les écrits du philosophe Noam Chomsky, et finançait plusieurs ONG. Le gros chèque qu’il a reçu, il le dit souvent, provoqua en lui « un inconfort moral. » C’est lors d’une soirée organisée par Oxfam Marseille que Maxime rencontre Cécile Duflot. Ils réalisent ensemble qu’il est nécessaire de changer d’approche vis-à-vis des ultras riches, comment en faire des alliés, comment organiser un mouvement d’utltra riches « progressistes ». Quelques mois plus tard, le soutien pour le lancement des PM en France concrétisait cette intention. » S’il s’exprime librement, il assure que « beaucoup de gens riches ont peur de parler. Ma classe sociale donne l’impression qu’elle est unanimement convaincue par le libéralisme économique, par le fait qu’il y a trop d’impôts, que l’État est un mauvais gestionnaire et qu’il faut donc moins d’Etat. » En s’opposant à cette vision, Kurkdjian, Rambourg et les autres seraient catégorisés comme des dissidents. « Lever la main pour dire que l’Etat et l’argent public proposent une certaine forme d’efficacité revient à s’attirer les foudres de notre classe sociale, résume-t-il. D’autres, ont simplement peur de se faire contrôler fiscalement. Personne n’a envie de se taper un contrôle fiscal… » Depuis 2017, Kurkdjian fait « encore un peu de business » mais s’est essentiellement retiré du monde des affaires. Il serait donc plus aisé pour lui de parler que pour les « les entrepreneurs qui sont encore à la tête de grosses boîtes et sont responsables de centaines de salariés, poursuit-il. Eux, sont sous la pression du marché. Ouvrir ta gueule et revendiquer des choses pas acceptées par ta classe sociale, qui s’avère être celle qui a le pouvoir économique, peut avoir des répercussions économiques sur ton entreprise. » Kurkdjian a donc eu plusieurs discussions avec des personnes qui, philosophiquement, sont en phase avec les idées de Patriotic Millionaires, « mais ne veulent absolument pas que ça se sache. Un autre, qui s’est déjà exprimé, s’est mis en retrait parce qu’il a pris trop de coups : au niveau médiatique, sur les réseaux sociaux, avec des déformations de propos, des simplifications etc. Ça peut faire mal dormir… Collectivement, il faut apprendre à se préparer à ça. À s’entraider. Permettre à ce que les porte-paroles ne partent pas en burn-out tous les six mois. » L’association Patriotic Millionaires France devrait être lancée avant Noël.