Le 17 septembre, les députés de la commission des affaires économiques votaient à l’unanimité pour l’examen de la fameuse pétition contre la loi Duplomb. En août, le Conseil Constitutionnel annulait déjà son volet le plus controversé, qui accordait une dérogation à l’interdiction de l’usage de plusieurs pesticides de la famille des néonicotinoïdes. De meilleures solutions, plus respectueuses de l’environnement, peuvent-elles venir en aide au monde agricole ? Président de la start-up de biomonitoring BeeGuard, Christian Lubat répond que oui.
Le biomonitoring des abeilles de BeeGuard permet de mesurer, en continu, la quantité de ressource alimentaire disponible aux pollinisateurs. Vous mesurez aussi l’activité journalière et la santé des abeilles afin de détecter d’éventuelles collisions avec l’activité humaine. En somme, BeeGuard traduit le quotidien des abeilles aux humains. Comment cette idée est-elle née ?
Christian Lubat : Je suis ingénieur de formation. Quand j’étais enfant et adolescent, mes parents étaient apiculteurs. Je passais une partie de mes vacances dans les ruches. Plus tard, j’ai rencontré des apiculteurs qui se demandaient comment les nouvelles technologies pouvaient les aider. J’avais des connaissances. J’ai posé quelques questions. Du temps de mon père, dans les années 80, le taux de mortalité était de 10 ou 15%. Même dans une forêt primaire, on avait entre 5 et 10% de mortalité. C’est normal. Mais désormais, le taux de mortalité des abeilles en Europe est de l’ordre de 30%. Imaginez si c’était des vaches : au milieu d’un pré, un tiers d’entre elles seraient couchées. L’année dernière, aux Etats-Unis, la mortalité était même de plus de 50%. Et les agriculteurs disent qu’ils n’ont pas de solutions. Ils savent qu’ils doivent changer leurs méthodes, veulent être plus vigilants, plus précis, mais ne savent pas comment faire. Alors nous avons créer des capteurs. Quand on fait un petit malaise, on passe trois jours à l’hôpital et toutes nos constantes sont mesurées en permanence. C’est ce qu’on fait avec les ruches. Au lieu de faire une visite tous les quinze jours sur un rucher, on mesure, toutes les heures, chacune de ses constantes. Puis on a transposé ça pour les agriculteurs. Car ce que voient les abeilles n’est pas seulement intéressant pour l’apiculteur. Ce qu’elles voient est une photographie de l’environnement. Elles deviennent, ainsi, des baromètres de la qualité environnementale d’un lieu.
Certains agriculteurs se disent étouffés par les normes, par les restrictions d’utilisations de pesticides. BeeGuard, avec ses données, peut-elle participer à minimiser leur utilisation ?
Notre spécialité est de mesurer l’activité et la santé des abeilles. On a plusieurs objectifs. On aide les apiculteurs à décider comment conduire leurs ruches. Puis on fournit à des agriculteurs des indicateurs d’impact sur l’environnement. Sur cette partie là, on aide aussi des entreprises, des territoires, des centres de recherche comme l’INRA ou le CNRS à savoir comment vivent les abeilles dans un environnement donné. On sait où vivent les abeilles. C’est le pollinisateur pour lequel on a le plus de connaissances scientifiques. On maîtrise leur habitat. Ce que l’on fait, c’est utiliser des capteurs pour mesurer le rendement de butinage, pour vérifier si la reine pond, pour regarder le contexte météo et observer les impacts climatiques. Puis on les filme. À l’entrée et à la sortie de la ruche, mais pas seulement. On filme toute la planche d’envol. Dans une ruche, il y a des morts tous les jours. C’est normal. Ce qu’on l’on cherche à traquer, c’est les pics de mortalité qui correspondraient à des collisions avec l’environnement. Le but est de rendre visible l’invisible. Ainsi, on peut savoir si, le 12 juin, la mortalité d’une ruche a été multipliée par 4. Les agriculteurs ouvrent leurs cahiers de culture et peuvent regarder si, ce 12 juin, ils ont passé un fongicide. Ça ne voudrait pas dire à 100% que la mortalité est due au fongicide. Mais cela permet de mettre le doigt sur quelque chose. Ca devient atteignable de faire mieux. L’année suivante, peut-être que le client cherchera à utiliser une autre molécule ou un autre mode d’application. On travaille avec des gens qui ont décidé de mettre en place des itinéraires culturaux plus durables, de faire des efforts. Il ne faut pas les laisser s’épuiser. Il faut les soutenir.
En tant que président d’une start-up qui vise à expliquer le quotidien des abeilles, comment avez-vous vécu la saga de la loi Duplomb ?
Au début, j’étais sidéré. Quand on a des problèmes de santé public ou liés à l’environnement, on met toujours beaucoup de temps avant de trouver une sortie positive. Mais une fois qu’une interdiction est prononcée, c’est rare de faire machine arrière. C’est donc très étonnant que ce soit arrivé avec les néonicotinoïdes. L’idée de les réintroduire répondait à une problématique réelle, mais la solution n’était pas au niveau de l’enjeu.
Pour rappel, le texte originel autorisait les ministres à accorder une dérogation à l’interdiction de l’usage de plusieurs pesticides de la famille des néonicotinoïdes. Le 7 août, cette mesure était déclarée contraire à la Constitution par le Conseil constitutionnel, qui estimait qu’elle ”[privait] de garanties légales le droit de vivre dans un environnement équilibré et respectueux de la santé. “
Tout ça pour ça ! On a stressé des gens, on les a monté les uns contre les autres, on a perdu du temps sur quelque chose qui n’a ni fait avancer, ni reculer. Pour revenir sur le fond, les agriculteurs ont une phrase qui me paraît très importante : ils disent qu’ils ne veulent pas d’interdictions sans solutions. Ils ont raison. Deux de leurs problèmes sont la jaunisse de la betterave et le balanin, le ver des noisettes. L’année dernière, la production de noisettes a été très mauvaise. Il aurait fallu donner la parole à cette filière pour qu’ils nous expliquent leur problème. On dit qu’il n’y a pas de solution. Mais on produit tout de même des noisettes bios. Le problème de la filière noisettes en France, c’est la concurrence. En Italie, ceux qui produisent des noisettes pour Ferrero utilisent des néonicotinoïdes. C’est le commerce. Mais au lieu de niveler par le bas en réintroduisant ces produits, pourquoi ne pas avoir proposer la création d’un label zéro néonicotinoïdes ? Deux millions de personnes ont signé la pétition contre la loi Duplomb. On peut imaginer qu’elles seraient intéressées par ces noisettes, même si elles coûtent 15% plus cher. On ne peut pas dire que les néonicotinoïdes présentent des risques de cancer, de neurodégénération, des risques envers l’environnement et acheter des noisettes touchées par ces produits juste parce qu’elles sont moins chères. Il faut être logique. Pour les betteraves, il y a des solutions aussi. Une société du nom d’Agriodor a développé un répulsif du puceron qui entraîne les maladies sur les betteraves. Il est homologué et intégré au catalogue de Sagenta, fabriquant et distributeur de produits phytosanitaires, qui ne fait pas que du bio. Pourquoi ne pas déployer ce produit massivement ?