Chez Lumon Industries, un programme permet de séparer les souvenirs non professionnels des souvenirs professionnels d’employés qui ont volontairement subi une opération chirurgicale baptisée « severance », ou dissociation. Tel est le pitch de Severance, dont la saison 2 est actuellement diffusée sur Apple TV+. Selon le neurochirurgien Vijay Agarwal, la procédure au cœur de l’œuvre serait (presque) possible.
Allongée sur une table de réunion, une jeune femme rousse est tirée de son sommeil par une voix émanant d’une petite enceinte : « Qui êtes-vous ? », demande-t-elle. Groggy, la jeune femme ne comprend pas à qui appartient cette voix qui lui demande, ensuite, si elle accepterait de participer à une « brève enquête » de cinq questions. Elle réagit violemment, essaie d’ouvrir une porte qui reste fermée, tente de pousser les murs, demande à sortir, tambourine à la porte avant de tomber sur la moquette à force de s’acharner sur la poignée. « Qui êtes-vous ? », répète l’enceinte. Hagarde de confusion, la protagoniste comprend qu’elle n’en sait rien. Où est-elle née ? Pareil. Quelle est la couleur des yeux de sa mère ? Pas mieux. Frappée d’une tristesse qu’elle peine à comprendre, elle demande : « Que m’avez-vous fait, putain ? » La porte s’ouvre. Dans la pénombre, l’homme propriétaire de la voix révèle que le score de la jeune femme est « parfait. »
La réponse à sa question n’est offerte que vingt grosses minutes plus tard, au milieu de l’épisode pilote de la série Severance, sorti le 18 février 2022. Sur un écran d’ordinateur, la jeune femme voit son image lire un document à haute voix. « Mon nom est Helly R. Je fais cette vidéo à peu près deux heures avant qu’elle me soit montrée. J’ai, de mon propre gré, choisi de me soumettre à la procédure communément connue sous le nom de severance. » Helly R. déclare avoir consenti à ce que les souvenirs de sa vie professionnelle et ceux de sa vie personnelle soient séparés de façon chirurgicale. Elle prend conscience qu’elle ne pourra pas accéder à ses souvenirs du monde extérieur quand elle travaille, ni à ceux issus de sa vie professionnelle une fois le boulot terminé. « Je suis consciente que cette altération est totale et irréversible. Je fais ces déclarations librement. »
« On fait ça tous les jours »
Grâce à une puce insérée dans leurs cerveaux, les protagonistes de Severance ne sont (en théorie) pas distraits par leurs vies personnelles, par tout ce qui extérieur à leurs dédales de bureaux souterrains. Ils ne sont que des engins productifs censés être optimaux. La première fois que le Dr. Vijay Agarwal, chef du département Skull Base and Minimally Invasive Neurosurgery au Montefiore Medical Center de NYC a entendu parler de ce concept, il a cru à une blague. Un membre de l’équipe de production de Severance lui proposait de travailler avec un de ses acteurs préférés, le comédien Ben Stiller, qui est devenu le réalisateur du pilote ainsi que de neuf autres épisodes depuis. La seule directive qui lui est donnée est de répondre à un question : « Médicalement parlant, comment peut-on séparer les souvenirs ? » Il sourit. « C’était assez vague, mais Ben voulait que les procédures et le jargon soient vraiment fidèles à la réalité. »
Consultant sur la série pendant deux ans, Agarwal estime que nulle autre œuvre du genre n’a su traiter de médecine avec autant de précision. Dans l’épisode 2, la boîte crânienne d’Helly R. est ouverte afin que la puce puisse y être injectée. Planqué derrière un masque noir, le neurochirurgien qui pratique l’opération n’est autre que le Dr. Agarwal lui-même. « Pour cette procédure, nous nous sommes largement inspirés de ce que nous faisons ici, chaque jour, à Montefiore, raconte-t-il. On utilise une sorte de GPS pour le cerveau, en temps réel, qui nous dit exactement où placer les électrodes qui permettent d’envoyer l’énergie capable de modifier le fonctionnement du cerveau. On fait une petite incision dans le cuir chevelu, puis une petite ouverture dans le crâne avec une perceuse électrique. On insère un cathéter, une seringue, et on dépose la puce là. De l’extérieur, on peut contrôler le fonctionnement de la puce. C’est aussi simple que ça ! »
Dans l’épisode 2, la puce de dissociation est implantée au milieu du cerveau, dans la zone qui contrôle les souvenirs. En mars 2022, l’expert assurait au media américain Variety que le public ne pouvait se doutait d’à quel point la neurochirurgie d’alors était proche de pouvoir développer ce genre de technologies. « Les choses ont beaucoup évoluées depuis cet article, ajoute Agarwal. Au début du travail sur la série, des compagnies comme Neuralink et Synchron n’étaient qu’à leurs débuts. Depuis, ils ont fait des implants et les ont placés chez des humains qui peuvent voir leurs vies changer. »
Le docteur ajoute que le centre médical qui paie son salaire pratique beaucoup de « ce qu’on appelle la neurochirurgie fonctionnelle. » Grâce à des électrodes, ils modifient le fonctionnement des cerveaux de leurs patients, traitent la maladie de Parkinson ainsi que des troubles du mouvement, tout en travaillant à des expériences novatrices. « Des scientifiques font des recherches afin de découvrir si on ne peut pas modifier le cerveau pour combattre les abus de substances, poursuit-il. La toxicomanie modifie la façon dont ton cerveau fonctionne. Alors, si on peut modifier le fonctionnement du cerveau, on peut lutter contre ça, puis contre l’obésité, les troubles obsessionnels compulsifs et la dépression. »
Attention, spoilers
Mais qu’en est-il de dissocier des souvenirs ? Agarwal explique que la zone du cerveau dans laquelle il implante la puce à l’écran « traite les souvenirs, la mémoire à court terme et à long terme, mais associe aussi des émotions à ces souvenirs. La difficulté, quand tu implanterais la puce, serait la sélection. Jusqu’où dans le temps oublierais-tu ? » Certains protagonistes de Severance ont choisi de subir la procédure afin d’oublier, au moins quelques heures, des vies extérieures cousues de deuils et de traumatismes. Chaque soir après le travail, un des personnages paraît rongé par l’absence de son épouse décédée. « Alors, pourquoi peut-il finalement reconnaître sa sœur, son beau-frère ? Comment se souvient-il de sa famille mais oublie spécifiquement la mort de sa femme ? Cette technologie peut devenir réalité. Mais il faut l’affiner afin de pouvoir sélectionner les souvenirs. »
Malgré la difficulté, le Dr. Agarwal est convaincu que le monde de la science sera capable d’opérer « des états avancés de dissociations » avant la fin de sa vie. « Plus que dissocier, on peut penser à comment modifier, changer, termine-t-il. La série présente une connotation négative de cette idée. Mais on peut se demander comment véritablement guérir les gens avec cette technologie. » Grâce à Severance, on saura quels écueils éviter afin que cela marche.