REPORTAGE. Un collectif d’habitants s’est rendu à à la mairie du Bourget le 16 juin dernier pour une réunion publique avec une entreprise souhaitant créer un énorme data center au cœur de la ville. Inquiétudes liés à la qualité de l’air, absence de consultation, projet resté secret jusqu’en 2024… cette situation est celle de nombreux citoyens en France et partout dans le monde.
« Non au data center ! Non au data center ! » C’est le slogan qui a spontanément résonné dans la mairie du Bourget le 16 juin dernier, lors d’une réunion publique entre un collectif de citoyens et l’entreprise immobilière Segro. En cause : un projet de data center de plus de 25 000 m², prévu sur la friche d’un ancien entrepôt H&M. Les data centers sont les infrastructures qui hébergent nos données. Avec l’essor de l’intelligence artificielle, leur nombre et leur taille ne cessent d’augmenter, donnant naissance à des sites toujours plus imposants, dits « hyperscale ». Mais leur implantation est loin de faire l’unanimité.
“Nous on va avoir un truc immonde à côté de chez nous »
Les citoyens ont pointé plusieurs sujets d’inquiétude : une consommation électrique annuelle du data center énorme, équivalant à deux fois celle de toute la ville ; des risques de pollution de l’air en cas de recours aux groupes électrogènes diesel lors des coupures de courant. Ou encore l’aggravation de l’îlot de chaleur urbain l’été quand la chaleur produite par le data center ne sera pas réutilisée pour chauffer des bâtiments adjacents. « De mai à septembre, lorsqu’il y aura des pics de chaleurs, la chaleur sera rejetée dans l’atmosphère », pointe Marie-Paule Direur, habitante et membre du collectif.
| Les réponses de Segro sur d’autres sujets relevés par les citoyens |
| De son côté, l’entreprise affirme avoir mené des études démontrant que les nuisances sonores du data center resteront en dessous des seuils réglementaires. Elle assure également que des dispositifs de prévention et de sécurité sont prévus en cas de fuite du fluide de refroidissement ou du carburant stocké sur le site. Enfin, elle indique que l’eau utilisée pour le refroidissement de l’infrastructure circulera dans un circuit fermé, limitant ainsi sa consommation de cette ressource. |
Les riverains proches de l’infrastructure – certains logements sont situés à moins de 30 mètres – craignent enfin une dégradation de leur qualité de vie. “Nous on va avoir un truc immonde à côté de chez nous, vous ne prenez même pas en compte les écoles, vous êtes là que pour faire du fric, mon appartement va forcément être dévalué… », déplore une riveraine, exaspérée. « C’est toujours dans le 93 », conclut-elle, faisant référence aux deux autres data center« hyperscale » en Seine-Saint-Denis de la Courneuve et de Dugny.
L’entreprise se défends en expliquant que son data center sera « végétalisé », et portera un « label biodiversité ». « Notre métier c’est de convertir des sites obsolètes et des friches et sites industriels modernes », explique Laurence Giard, présidente de Segro France, parlant d’un projet qui sert « la souveraineté numérique française ». L’entreprise promet en outre 100 emplois pour la ville, ce est loin de convaincre les participants. « Il y avait autrefois 700 emplois à Eurocopter, qui se situait à l’actuel endroit du data center de la Courneuve (NDLR :40 000 m2) », raconte Jean-Marie Baty, président de l’association écologiste MNLE 93. « Aujourd’hui il y en a 35-36, donc votre promesse, j’y crois pas !
Une réunion publique qui arrive « trop tard«
Le gros problème de fond qui a dominé les échanges, c’est à quel point les habitants n’ont pas été mis au courant de ce projet lancé en 2022, découvert via un discret document public en 2024. Avant cette réunion organisée à la suite d’une enquête publique, aucune médiation n’a été faite auprès des citoyens, ce qui est le fait de l’ancien maire, mais aussi de l’entreprise.
“Il faut voir un peu plus loin que la réglementation, il faut voir ici qui a était concerné par ce projet, a vous ne l’avez jamais fait » , fait justement remarquer Francis Rédon, président de l’association Environnement 93. « Et heureusement que la commissaire enquêtrice est intervenue pour vous imposer cette réunion publique, mais je dirais que quelque part, elle arrive un peu trop tard« . La réunion s’est achevée sans que le monde ait pu s’exprimer, et dans une tension palpable. “Une heure de réunion après quatre ans. C’est un déni de démocratie absolu !”, lance une participante.
Un problème international
Ce cas du Bourget est loin d’être isolé. En France, en Europe et ailleurs, de nombreux citoyens font le même constat : les data centers s’implantent sur leurs territoires sans véritable concertation publique. Ces témoignages sont importants parce qu’ils rappellent que le développement de l’IA et des data centers doivent d’abord relever d’un choix démocratique, et ne sont pas une fatalité. D’autant plus qu’ils consomment des ressources communes comme l’électricité et l’eau. « Le but de ces sociétés qui construisent des data centers, c’est de créer des bâtiments qui rapportent, le plus d’argent le plus vite possible. Mais on ne sait même pas si on en aura vraiment besoin à moyen et à long terme », pointe Adil Champion, membre actif du collectif, et ingénieur informatique.
Pour l’heure, le nouveau maire Mehdi Nezzar a annulé le permis de construire de Segro il y a quelques jours. « J’imagine qu’il y aura des recours de la part de l’entreprise, je ne ferme pas la porte, l’idée c’est de s’asseoir et de trouver un compromis sur un éventuel site différent, ou une autre infrastructure », explique t-il. Mais la préfecture a de son côté autorisé le projet. Le bras de fer est donc loin d’être terminé. « Segro est absolument déterminé à implanter ce projet délétère ici », pense Adil Champion. Je pense qu’ils vont attaquer la ville et c’est pour ça que de notre côté, on ne lâche rien, et qu’on est prêt pour contester l’autorisation environnementale donnée au projet par la préfecture ».
Louis Deroo