En 2025, une enquête menée par l’Institut Montaigne, la Mutualité française et l’Institut Terram avançait qu’un quart des 15-29 ans vivant sur le territoire français souffrait de dépression. Un problème sociétal auquel le monde semble s’être accoutumé, la dépression chez les jeunes est un mal profond qui mériterait sûrement une mutation systémique. En attendant, une idée est née à Lyon : former des personnes dîtes « jeunes » aux problématiques de santé mentale avant de les envoyer auprès de leurs semblables pour discuter de sujets qu’ils rechigneraient à aborder avec des individus plus âgés. Récit.
Quand Bastian Marin intervient dans un collège ou un lycée, il démarre généralement de la façon suivante : d’abord, il demande aux élèves comment ils vont, comment se passe leur semaine. Il écoute, puis il l’assure : lui, ne va pas super fort. Il n’a pas passé une bonne semaine. Il s’est retrouvé bloqué dans le métro, est arrivé en retard à des rendez-vous, s’est engueulé avec des collègues avec qui il ne s’entend pas. « Comme ça, ils savent qu’ils ont le droit de dire que ça ne va pas, explique-t-il. Généralement, quand une personne nous demande si ‘ça va’, tout ce qu’elle attend en retour est ‘oui, et toi ?’ Rien de plus. En disant que ça ne va pas, je les interpelle. J’essaie d’être proche de leur monde. » Un monde où il part donc du principe que les jeunes vont mal.
Des jeunes augmentés
Agé de 25 ans, Bastian Marin est donc, dans le cadre de son service civique réalisé sous l’égide de la branche lilloise de l’association Unis-Cité, ce qu’on appelle un « ambassadeur de la santé mentale. » Avec d’autres jeunes, il anime des ateliers « ludiques et interactifs » dans des structures accueillant des 16-25 ans : lycées, donc, mais aussi facs, missions locales, foyers de jeunes travailleurs, Croix-Rouge, associations etc. A l’origine de l’initiative, née à Lyon en 2018, se trouvent deux entités : l’Institut Bergeret et la Fondation ARHM (comme Association du Rhône pour l’Hygiène Mentale, ndlr). Le dispositif a ensuite gagné l’Île-de-France en 2021 grâce à la Fondation Falret et Unis-Cité. « Chaque année, un nouveau département rejoint l’initiative, relate Eva Lucchezi, 19 ans, ambassadrice dans les Hauts-de-Seine. D’abord la Seine-Saint-Denis, puis Paris, les Yvelines, le Val-de-Marne. L’objectif est de sensibiliser aux difficultés psychiques et de déconstruire les idées reçues liées à la santé mentale. » Jusqu’en juillet, Eva Lucchezi était élève dans un lycée de Bois-Colombe, où elle assure ne jamais vraiment avoir été sensibilisée au thèmes susnommés. Après son bac, elle a enchaîné sur des études en communication. « Je ne souhaite pas dire où, mais ça s’est assez mal passé, dit-elle. En fait, j’aurais dû prendre une année sabbatique, mais je ne l’ai pas fait, par pression sociale. » Ses études interrompues, Lucchezi a souhaité prendre une année « pour elle » et s’engager dans le volontariat. « En cherchant sur le site de l’Etat, j’ai trouvé ce service civique pour la santé mentale, poursuit-elle. Ça m’intéressait de pouvoir me former à ces questions qui me touchent et qui touchent mes proches. »
Avant d’être envoyés auprès de leurs pairs, 500 volontaires, âgés de 16 à 25 ans, sont chaque année formés par des experts en prévention et accompagnés par des professionnels de la santé mentale. Bastian Marin raconte avoir été formé aux premiers secours, « à l’écoute active, au non-jugement, à la non-directivité, à la posture d’animateur, à l’écoute d’étudiant à étudiant, liste-t-il. Puis nous sommes partis à la rencontre des professionnels de santé, de psychologues, de médecins généralistes. On a visité des Dispositifs d’Accueil à la Crise, des CHU et des Établissements Publics de Santé Mentale. » Dans la pratique, les ambassadeurs se présentent généralement à trois pour une demi-classe d’une quinzaine d’élèves. D’autres fois, ils montent des stands dans une salle où les élèves entrent et sortent à leur guise. « Parfois, on doit gérer de petites crises, reprend Marin. Alors on sort de la salle avec la personne. » Lors d’une de ses premières interventions, Marin s’est par exemple occupé d’une jeune fille qui, sous la pression des examens, couplée à une situation amoureuse compliquée, craquait un peu. « J’ai rapidement fait connaissance. Je lui ai demandé pourquoi elle était dans cet état. Elle avait des soucis familiaux, elle ne vivait qu’avec son père, qui ne comprenait pas pourquoi elle ne se sentait pas bien. Le fait qu’on ait à peu près le même âge a aidé à libérer la parole. » Marin fait office de premier secours et peut servir de guide. « Si une thématique revient, nous ne sommes pas professionnels de santé, alors on réoriente. Comme un médecin généraliste réoriente vers des spécialistes. »
« Comment se débarrasser de photos intimes même quand ça tourne au lycée »
Si Marin et Lucchezi ont des formations, leur qualité première dans le dispositif ne s’apprend pas : il s’agit de leur jeunesse. « Le plus difficile est de venir chercher la parole, rapporte Lucchezi. Les adultes ont beau tout mettre en place pour aider, les jeunes ont du mal à s’adresser à eux. Notamment quand il s’agit de sexualité ou d’addictions. J’ai rencontré des filles qui avaient dû avorter et avaient honte d’en parler. C’est plus facile avec nous : ils se disent que nous sommes des jeunes, comme eux, qui ne les jugeront pas, qui ne les puniront pas. » Ce discours, Lucchezi aurait pu le tenir en 2007 ou en 1991. Mais, en 2026, elle assure que sa génération ressent « une fracture » particulièrement sévère avec les générations antérieures. « Beaucoup de domaines nous séparent. Les choses évoluent très vite. J’ai grandi avec les technologies, avec cette nouvelle sexualité, cette ouverture d’esprit. Donc je peux en discuter. C’est primordial que les jeunes puissent parler à des gens sensibilisés à leurs problématiques. » Quand elle était élève, les seules opérations de sensibilisation à la santé mentale dont elle a été témoin se focalisaient sur un seul sujet : les réseaux sociaux, ces plateformes auxquelles tout le monde a accès mais que la Gen Z semble appréhender de manière différente. Quand elle évoque cette intervention, la jeune femme lâche un petit rire, comme si elle s’efforçait de ne pas lever les yeux au ciel. « On avait trouvé ça vraiment… pénible. » Comprenez : gênant, chiant, déconnecté. Et, finalement, peu utile. « En gros, on nous faisait la morale. On sait que plus de 4 heures sur les écrans, c’est trop, et qu’il ne faut pas envoyer de nudes… » Là où ce qu’elle appelle des « adultes » font des ateliers entiers sur les réseaux, son équipe de volontaires et elle ont décidé, à la place, d’avoir une « partie réseau » dans chaque atelier. « Dans notre atelier sur la sexualité, on parle donc de sexting, de réputation, de nudes, de comment se débarrasser de photos intimes même quand ça tourne au lycée. Ça, sinon, on ne leur en parle pas. » Alors parlons en. En partant du principe que cela pourrait arriver à n’importe qui – « et donc aussi aux garçons » – Lucchezi et ses collègues commencent par dire qu’il est d’abord clef de ne pas culpabiliser. « Il faut se rappeler que c’est toi la victime. Tu faisais confiance à cette personne, tu avais le droit de lui envoyer ces images. C’est la faute de cette personne et de toutes celles qui font circuler les images. Il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’un crime. Tu peux porter plainte. Il est aussi important de signaler les contenus sur les réseaux. Les plateformes agissent de plus en plus vite, car il peut s’agir de pornographie ou même de pédo-pornographie. » Lucchezi rappelle l’existence d’un site du ministère de l’Intérieur, Pharos, qui permet de rapporter « tout ce qu’il y a d’illégal sur les réseaux. » Elle insiste, enfin, sur l’importance de contacter un proche de confiance. « Là aussi, je connais le sujet. Une amie a dû changer de lycée à cause de ce genre de problème. Alors que c’est possible de s’en débarrasser. »
Aider les autres pour aller mieux
Durant leurs ateliers, les ambassadeurs parlent aussi de vie affective, de consentement, d’avortement, d’épanouissement sexuel, d’inclusion des personnes LGBT, de prévention des IST, de l’impact de la pornographie. « Et d’image du corps, ajoute Bastian Marin. C’est très présent chez les filles, mais aussi chez les garçons, du fait des mouvements masculinistes. Donc on aborde cela, en liant le sujet aux troubles alimentaires, à l’estime de soit, à la dépression, au harcèlement. » Quand on demande à Marin et Lucchezi d’expliquer pourquoi la dépression est si courante chez les jeunes, ils évoquent tous les deux une perte de repères, puis un phénomène dit de « comparaison permanente, amplifiée par les réseaux sociaux », qui peut accroître « un sentiment d’inadéquation » et une forme d’isolement. La mission remplie par les ambassadeurs, qui se positionnent comme des amis particulièrement avisés, est donc précieuse. Elle vient en aide aux jeunes auprès desquels ils interviennent, mais pas seulement : elle semble aider les ambassadeurs eux-mêmes. Dans son livre Le Réalisme capitaliste, paru en 2009, le philosophe anglais Mark Fisher suggérait que la question de la santé mentale, largement privatisée, devrait être traitée de façon globale, sociétale, plutôt qu’individuelle. Alors enseignant, il expliquait que nombreux étaient ses étudiants à se retrouver dans un état de ce qu’il qualifiait « d’hédonisme dépressif », qu’il définissait comme « l’inhabilité de faire quoi que ce soit hormis rechercher du plaisir. » Pour lui, cela résultait d’une société dans laquelle toute forme d’action paraissait vaine, et poussait donc à la fois au nihilisme et à l’hédonisme. « Avant, je ne me sentais pas assez bien dans ma peau, lâchait Eva Lucchezi, après moins de deux minutes d’interview. Grâce à ce projet, je me sens beaucoup mieux. Je me suis sentie vraiment utile. » Comme si aller mieux consistait à agir, non pas seulement sur sa propre santé mentale, mais sur celle de tous. Comme si, pour qu’un individu aille bien, il devait se rappeler faire partir d’un tout qu’il appartient à tout un chacun d’améliorer. Comme si aller mieux passait, pour un individu, par faire en sorte que tout le monde aille mieux.