Enquête – Des plantes interdites à la vente menaçant la biodiversité, encore trouvables en ligne

La moitié des espèces végétales exotiques interdites en France et dans l’Union Européenne en raison de leur caractère envahissant et de leur risque pour la biodiversité, sont encore trouvables à la vente en ligne, a constaté Télescope Magazine. En cause : le manque d’information des particuliers et de certains vendeurs basés à l’étranger, mais aussi l’insuffisance des contrôles et des actions menées par les plateformes de vente en ligne et les autorités françaises. Enquête.

À première vue, la “pueraria montana variété lobata”, dite Kudzu, a l’air inoffensive. Elle peut être très belle dans un jardin, avec ses grappes aux tons rouge-violet et peut même être utilisée comme un complément alimentaire contre l’addiction à l’alcool. Sauf que la plante grimpante est interdite à la vente dans le territoire de l’Union Européenne pour une bonne raison : elle est ultra envahissante, et peut étouffer la biodiversité locale en quelques années. Dans le sud des Etats-Unis, ou dans le canton du Tessin en Suisse, elle donne même aux paysages des airs de monde post-apocalyptique. Pourtant on peut encore trouver ses graines à la vente en ligne sur des plateformes d’annonces entre particuliers très connues du grand public ou sur des sites plus obscurs.

Même constat pour la myriophylle du Brésil, interdite à la vente en Union Européenne et considérée comme une des plantes aquatiques les plus envahissantes du monde. Lorsqu’elle s’échappe dans la nature, elle peut recouvrir des pans entiers d’eau et priver la faune et la flore située sous elle de lumière et d’oxygène, ce qui s’est déroulé dans plusieurs étangs et cours d’eau en France.

Télescope a retrouvé en vente au moins 24 espèces de ce genre sur le web, soit près de la moitié des 49 plantes interdites en Europe. Un chiffre qui interroge sur la capacité des services de protection de l’environnement, mais aussi sur les difficultés pour faire appliquer cette loi.

Une menace pour les écosystèmes locaux, mais aussi pour les activités humaines

Depuis 2016, l’Union Européenne actualise une liste d’espèces exotiques envahissantes, dites “préoccupantes”, comprenant des insectes comme le frelon à pattes jaunes (anciennement asiatique), des mammifères tels que le ragondin mais aussi des végétaux, dont les conséquences sur la biodiversité sont moins connues du grand-public. Introduites en Europe par l’être humain volontairement ou non, les espèces exotiques ne sont pas originaires de notre continent. En l’absence de régulateurs naturels, un certain nombre d’entre elles vont proliférer rapidement, perturber les chaînes alimentaires et menacer les espèces locales. Leur impact pourrait même augmenter avec le changement climatique qui permet à ces espèces de se développer dans de nouvelles zones auparavant trop froides pour elles.

« C’est l’une des cinq grandes menaces qui s’exerce sur la biodiversité à l’échelle mondiale, surtout dans les espaces insulaires, les îles, et même en Outre-Mer (NDLR : dont la liste d’espèces végétales interdites est plus importante que dans la France hexagonale)« , explique Arnaud Albert, chargé de mission espèces exotiques envahissantes à l’Office français de la biodiversité (OFB). Ce dérèglement des écosystèmes peut aussi provoquer des nuisances sur les activités humaines, en réduisant le nombre de poissons d’une rivière par exemple ou le rendement de certains secteurs agricoles. Enfin, un espace totalement colonisé par une espèce peut aussi augmenter la vulnérabilité aux incendies de certaines forêts.

La cas de l’herbe de la pampa
L’herbe de la pampa a la particularité d’être la seule plante seulement interdite dans toute la France métropolitaine, mais pas dans l’Union Européenne. Cette plante caractérisée par ses roseaux en forme de plume est particulièrement présente sur notre territoire : un seul pied produit des millions de graines transportées par le vent sur des kilomètres, étouffant les plantes indigènes et pouvant provoquer des allergies au pollen chez l’homme. Les graines de la plante sont aussi largement trouvables en ligne, ce qui porte à 25 le nombre d’espèces végétales interdites trouvables en ligne sur les 50 interdites en France.
L’herbe de la pampa a la particularité d’être la seule plante seulement interdite dans toute la France métropolitaine, mais pas dans l’Union Européenne.

L‘article 7 de la loi européenne sur les espèces exotiques envahissantes inscrit ainsi qu’elles ne peuvent pas être introduites, cultivées, importées, mises sur le marché, plantées, ou libérées intentionnellement dans la nature dans notre territoire. L’objectif : limiter les risques de propagation, lorsqu’on les achète pour leur beauté ou pour leurs propriétés par exemple. « C’est un principe de précaution et de solidarité européenne, pour limiter les flux entre pays et régions », explique Arnaud Albert. Si la filière horticole française est relativement bien informée de ces réglementations, par le biais de l’interprofession VALHOR, il reste quelques professionnels et de nombreux particuliers qui proposent encore des végétaux interdits à la vente. « On constate que malgré leur interdiction, il y a encore quelques espèces qui font l’objet de commerce illégal », admet Arnaud Albert.

Un besoin de sensibilisation

Télescope a contacté ces vendeurs de graines, pour comprendre leurs motivations. Ceux-ci proposent ces plantes à la vente comme tout autre espèce, pour se faire un peu d’argent du côté des particuliers, et comme un élément d’un catalogue classique du côté des professionnels. Ils ne sont toutefois pas forcément au courant de leur interdiction, notamment lorsqu’ils sont situés hors d’Europe et vendent sur des plateformes comme Etsy, qui compte de nombreux annonceurs asiatiques ou américains. D’où l’intérêt de la sensibilisation, puisque plusieurs personnes ont retiré leurs annonces après notre message.

D’autres commerçants s’en fichent complètement, ou nous expliquent qu’il n’y a pas de risques de propagation puisque la plante aquatique vendue va rester confinée dans un bassin par exemple. « Même si ça parait confiné comme ça, il peut y avoir des risques, par phénomène de catastrophe naturelle comme des inondations, ou en transportant involontairement des morceaux de cette plante en se baladant avec sa canne à pêche, son épuisette ou sa nasse par exemple« , explique Arnaud Albert.

L’argument du gel
Beaucoup de vendeurs se défendent en expliquant que des espèces aquatiques telles que la jacinthe d’eau ou la laitue d’eau ne résistent pas au gel l’hiver. Si certaines régions au Nord restent effectivement épargnées, le réchauffement des températures fait grandir l’aire potentielle d’installation de ces plantes, avec des hivers de plus en plus doux. Continuer à les vendre depuis des territoires qui ne sont pas encore touchés peut ainsi potentiellement favoriser leur prolifération dans de nouveaux milieux.

Enfin, certains vendeurs se montrent plus se montrent plus hostiles à cette interdiction : “Les espèces invasives ont toujours existé et la nature a toujours un jeu d’avance sur l’humain qui pense toujours avoir compris« , nous écrit un vendeur. Une vision simplifiée de la réalité répond Arnaud Albert : « Toutes les espèces exotiques dites envahissantes ne vont pas faire l’objet d’une réglementation à l’échelle française et européennes. C’est uniquement dès lors que l’on détecte des véritables risques pour la biodiversité que des actions vont être mises en œuvre et qu’elles vont être inscrites sur la liste », résume-t-il. « Comme pour le climat, il y a des invaso-sceptiques ».

La responsabilité des plateformes

Lorsque ces annonces sont publiées sur des plateformes telles que Leboncoin, eBay ou Etsy, la question de la responsabilité de ces sites se pose également. Leurs règlements interdisent pourtant la commercialisation de certains biens, mais les plateformes se déchargent en partie de cette responsabilité en précisant qu’il appartient aux vendeurs de s’assurer que les articles qu’ils proposent sont conformes à la législation en vigueur. « Nous sommes particulièrement attentifs aux enjeux liés aux espèces exotiques envahissantes », écrit leboncoin à Télescope, expliquant que l’entreprise « contrôle 100 % des annonces déposées au moyen d’outils automatisés ». « Malgré ces dispositifs, certaines annonces peuvent exceptionnellement ne pas être détectées lors de leur dépôt, notamment en raison de la diversité des espèces », admet t-elle, appelant les utilisateurs à signaler ces espèces. Malgré nos signalements, les annonces concernant les espèces envahissantes interdites que nous avions trouvé sur le site sont encore disponibles ce mardi 24 août.

Exemple d’annonces concernant des espèces envahissantes interdites encore disponibles malgré nos signalements.

De son côté, eBay affirme à Télescope “détecter, bloquer et supprimer les annonces” contrevenant à son règlement, “grâce à des outils de filtrage automatisé et d’intelligence artificielle” et dit disposer “d’une équipe Sécurité” retirant “également les annonces signalées et identifiant d’éventuelles annonces similaires”. Si l’entreprise américaine a bien supprimé l’annonce que nous lui avions soumise sur une espèce végétale interdite, d’autres graines de cette espèce sont encore trouvables en ligne au moment où nous écrivons ces lignes. Etsy n’a pas répondu dans les délais de cette enquête.

« Nous n’avons pas de surveillance régulière« 

Le problème de fond, c’est que ces sites ne sont pas forcément bien informés des modifications de lois européennes et qu’ils ne sont pas encore assez incités à agir par l’OFB, dont les inspecteurs doivent effectuer des contrôles. « Pour l’instant nous intervenons plutôt dans les établissements physiques et il y a effectivement un vrai travail à faire auprès des plateformes en ligne » admet Arnaud Albert, aussi en charge de cette lutte. « Nous n’avons pas de surveillance régulière et nous n’avons pas encore eu le temps d’échanger avec les responsables de ces grandes plateformes. Ca fait partie des missions qu’on espère pouvoir mener dans les prochains mois », s’engage t-il.

Comment lutter efficacement au-delà de l’interdiction ?
Le Centre de ressources sur les espèces exotiques envahissantes, qui met à disposition de nombreuses documentations sur ces espèces, souligne l’importance de combiner plusieurs formes de lutte à leur interdiction. Cela peut notamment passer par la sensibilisation du public, la promotion d’alternatives indigènes pour les jardins et l’aquariophilie, ou encore la recherche de solutions permettant de valoriser et de réutiliser les plantes arrachées, afin de réduire le coût des opérations d’éradication. Seule limite de cette dernière méthode : « la poursuite d’une instrumentalisation de plus en plus performante des espèces et des écosystèmes ne conduit pas nécessairement à réduire les dommages que créent nos interventions sur nos proches non-humains », prévient l’hydrobiologiste Alain Dutartre dans un article.

En France, vendre ou propager une de ces espèces est passible de 3 ans d’emprisonnement et de 150 000 euros d’amende. « S’il y a bien un message à faire passer aujourd’hui, c’est que l’ensemble des êtres humains a un rôle à jouer dans le phénomène des invasions biologiques et des espèces envahissantes », conclut Arnaud Albert. « Si on laisse faire tout ça, je pense qu’à la fin, il n’y aura pas d’arrêt et que tous les milieux seront composés d’espèces envahissantes avec les mêmes paysages partout ».

Louis Deroo