Jean-Luc Mélenchon propose de remplacer les régions françaises par des « éco-régions », notamment organisées autour des bassins-versants. Derrière cette proposition de LFI se cache une histoire bien plus ancienne : celle du biorégionalisme, né dans la contre-culture écologiste américaine des années 1970.
« Les Régions actuelles sont des régions de l’Ancien Monde. » Ainsi parlait le 2 juillet, le candidat au poste de président de la République française Jean-Luc Mélenchon (JLM). Dénuées de sens, ces 13 Régions seraient bâties sur un modèle obsolète : celui « de la compétitivité des territoires dans la compétition européenne », du « charabia habituel du néolibéralisme. » A la place, le septuagénaire proposait ainsi de former de nouvelles régions autour de l’eau, « cercle central de la vie des êtres humains et de la biodiversité. » Ce que LFI nomme donc des éco-régions permettrait « d’afficher la finalité écologique » au sein du fonctionnement de l’État et constituerait « le maillon central d’une planification écologique adaptée.»
Pourquoi Mélenchon veut créer des éco-régions
Lors de la campagne présidentielle de 2022, la notion d’éco-région apparaissait déjà dans le programme de JLM. « Sans en être un pilier pour autant, précise Claire Lejeune, députée de la septième circonscription de l’Essonne, chargée de développer le projet d’éco-régions chez LFI. L’idée était présente dans le programme car l’eau, en revanche, était un pilier de la campagne. Remettre les éco-régions en avant, c’est aussi une manière de parler de la connection de la politique de l’eau avec l’ensemble des politiques écologiques, que ce soit celle de la qualité des sols ou celle de la qualité de l’air. » Claire Lejeune rattache la thématique des éco-régions à « la vision de la planification écologique portée par LFI » depuis l’aube des années 2010. Elle explique sa place accrue du thème au sein de la campagne de JLM par ce qui a fait 2026, « une année avec des canicules au mois de mai », qui aurait provoqué, « dans le champ politico-médiatique dominant », des discussions qu’elle juge excessivement focalisées sur la question de la climatisation. « C’est une vision très limitée qui ne va pas nous emmener bien loin face à l’ampleur des crises à venir, aux canicules à répétition, aux incendies, aux inondations de plus en plus fréquentes, appuie-t-elle. La clim’, quand elle généralisée, est elle-même une mal-adaptation. Elle crée des îlots de chaleur et génère des gaz à effets de serre. » Les éco-régions, elles, permettraient en revanche de « tenir tous les bouts de la bifurcation écologique. »
Le biorégionalisme, une idée née dans la contre-culture américaine
Dans le cadre de leur travail sur les éco-régions – appelées par d’autres « biorégions » – Claire Lejeune et Gabriel Amard, co-pilote du projet, ont auditionné un des experts français en la matière : Marin Schaffner. Avec Mathias Rollot, il publiait en 2024 un ouvrage aux éditions Wildproject, sobrement intitulé Qu’est-ce qu’une biorégion ?. On y apprend que cette notion est née en 1975 dans l’esprit de l’activiste anarchiste américain Allen Van Newkirk, dont la vie semble pouvoir se résumer au titre d’un papier universitaire à son sujet : Un surréaliste avec un flingue. « Mais je ne pense pas qu’il faille se concentrer sur une source unique, nuance Schaffner. Comme la Seine a plusieurs sources, le biorégionalisme est né d’un faisceau de raisons. Allen Van Newkirk a surtout permis à Raymond Dasman et Peter Berg de se rencontrer. C’est ce dernier qui m’intéresse le plus. » En 1976, Peter Berg et le biologiste Raymond Dasman – notamment connus pour avoir contribué à l’élaboration de la notion de développement durable – co-signaient Réhabiter la Californie. Ce texte fondateur du biorégionalisme figure aujourd’hui dans RÉHABITER, la première collection de textes choisis de Berg publiée en français, sortie chez Wildproject ce 2 octobre. On y lit que Berg, né en 1937 à Long Island, débarqua dans le San Francisco de la contre-culture en 1964. Deux ans plus tard, il fondait les Diggers, une troupe de « théâtre guérilla » anarchiste qui brouillait, dans la rue, les frontières entre le jeu et la vie, les acteurs et le public. Proche des « militants saboteurs » d’Earth First, des néo-paysans californiens qui parlaient déjà alors de « retourner à la terre », Berg milita contre les Jeux Olympiques et pour faire de San Francisco une « ville verte. » Schaffner ajoute : « Il était animé par des enjeux écologiques de soin des territoires, de restauration, d’arrêter la machine désastreuse qui file à toute vitesse. » Les biorégionalistes de la côte ouest se positionnaient alors aussi « contre la guerre, l’extractivisme, la destruction des forêts, la bombe atomique, l’impérialisme, liste Schaffner. Cet imaginaire émancipateur est central. La notion de biorégion cherchait à rassembler tout un ensemble de luttes sociales et écologiques qui voulaient aller vers une plus grande justice. Pour les humains, mais pas seulement. »
Des régions dessinées autour des bassins-versants
Dans son livre, Schaffner présente six exemples d’entités biorégionales, comme la biorégion de la mer des Salish ou la biorégion-écotone du Sancy. La plus ancienne et la plus connue se nomme Cascadia. Elle tire son nom des Cascades, une chaîne de montagnes qui s’étend de l’Oregon à la Colombie-Britannique en passant par l’état de Washington. A cheval sur deux pays, les Etats-Unis et le Canada, la Cascadie fait donc fi des frontières actuelles. Dans son discours estival, Jean-Luc Mélenchon déclamait : « les reliefs, la géographie, sont fondatrices de cultures locales, de manières de vivre et de s’organiser depuis toujours. » Cette observation rappelle la façon dont l’un des pères de la Cascadie, le professeur de sociologie et d’écologie David McCloskey, expliquait les fondements de sa biorégion. Ce qu’il décrit tel « un territoire enraciné dans les os même de la terre » résulte de critères socioculturels – « les cultures autochtones, une histoire et un destin communs » – ainsi que naturels : « les formes du relief et les plaques terrestres, les régimes climatiques et les courants océaniques, la flore, la faune, les bassins-versants. » Selon l’ouvrage de Schaffner, le premier critère à considérer, pour définir une biorégion, est justement le bassin-versant. « C’est souvent le critère qui saute le plus aux yeux, éclaire-t-il. Ce qui réunit la Cascadia, c’est les chaînes de montagne. Mais les chaînes de montagne sont traversées par des bassins-versants. Ils rejoignent la mer. Les estuaires et marées sont dépendants des cours d’eau qui les abreuvent. De grands cycles de l’eau relient tous les corps vivants entre eux. C’est un symbole des biorégions. » Pour autant, Schaffner estime qu’il est important de « multiplier les strates qui font les bio-régions », qui peuvent aussi se baser sur des types de sol, des massifs forestiers, des liens à la mer et aux littoraux. « La biorégion est une invitation à complexifier la manière dont on se représente nos territoires, affine-t-il. A les voir plus comme des corps-territoires que comme des choses qu’on pourrait diviser sur un coin de table ou sur des cartes. »
« Seine amont et Seine aval », comment la France pourrait être redécoupée
C’est pourtant, à terme, ce que LFI compte faire. Cette année, plusieurs cartes ont en effet circulé. « Une, au moment de la déclaration politique de Jean-Luc Mélenchon, qui reprenait les bassins-versants de rivière, rappelle Claire Lejeune. Ça correspond à une vingtaine d’éco-régions. Une autre a été montrée à un point presse, avec un nombre un peu plus réduit, qui agglomérait davantage de départements. Mais elles ne sont en rien définitives. » Le travail au niveau de la cartographie n’est bien sûr pas terminé. L’élue précise que cet aspect ne doit être qu’un « aboutissement du processus de réflexion politique sur ce que seront ces éco-régions et du processus démocratique qui va les fonder. L’idée doit déjà être validée par une victoire à la présidentielle… » Claire Lejeune estime que les difficultés de la dernière réforme des régions, en 2015, peut notamment s’expliquer par son caractère « à rebours de la volonté populaire. » A la place de ces régions « amenées à se faire la guerre pour attirer des investissements », la cartographie des éco-régions devra favoriser les coopérations, les interdépendances. « Si on veut faire la bifurcation écologique et garder de la cohésion sociale, il va falloir faire primer une sorte de solidarité écologique entre les territoires. » Afin d’en savoir plus sur les critères qui permettront de dessiner les éco-régions, il faut parler à Claire Lejeune du territoire qu’elle représente, l’Essonne, où elle a également grandi. La question de l’Essonne, répond-elle d’abord, « se réfléchit à son inscription par rapport à la Seine. On pourrait avoir un découpage entre Seine amont et Seine aval. » Son propos s’éloigne néanmoins vite du tracé cartographique. « Un autre élément en cours de réflexion est que les actuelles régions ont été formées au service de grandes métropoles. Dans le cadre du capitalisme néolibéral, de grandes métropoles s’appuient sur des périphéries urbaines, dont on tire de la ressource humaine. Si on prend l’enjeu écologique, il y a un intérêt à inscrire les logiques des éco-régions dans quelque chose au delà de la centralisation autour des centres de pouvoir économiques que sont les métropoles. » Entrent aussi dans le travail sur les éco-régions des idées comme le rapprochement « du domicile et du travail » ou la réduction de la prépondérance de la voiture. « J’ai conscience que je ne vous donne pas une réponse très claire à propos de l’éco-région où se trouverait l’Essonne, sourit l’élue. Mais les éléments que je viens de vous donner expliquent comment cette reforme peut avoir un potentiel transformateur. Ce qu’on porte avec les éco-régions, comme le fait d’arriver à avoir une qualité de l’eau préservée, une gestion de l’eau transformée, une politique sur notre agriculture qui nous fait aller vers un modèle agro-écologique, va concerner des zones de l’Essonne. » En cas d’arrivée au pouvoir de Jean-Luc Mélenchon, Lejeune promet qu’un projet de loi sur la création des éco-régions sera prêt. « L’idée est d’avancer sur la mise en place des éco-régions sans attendre la constituante, termine-t-elle. Parce qu’il y a urgence. Il faut se donner les outils pour mettre en oeuvre rapidement les dimensions de la bifurcation écologique les plus urgentes. Et l’outil de prédilection du programme, c’est ces éco-régions. » Des élections régionales sont prévues pour mars 2028. Si Mélenchon est élu président de la République, ce scrutin pourrait être celui des premières élections éco-régionales.