Yona Friedman, itinéraire d’un archimoderne

Yona Friedman, itinéraire d'un archimoderne. Photo Fondation Yona Friedman
Yona Friedman, itinéraire d'un archimoderne. Photo Fondation Yona Friedman

Écologiques, inventifs, sociaux, les projets architecturaux de Yona Friedman n’ont jamais vu le jour. Pourtant, ils sont d’une actualité brûlante. La pensée foisonnante de ce Franco-Hongrois, mort en 2019, donne des pistes pour construire l’avenir. Portrait.

« Avec cette structure très simple, on peut construire des petits cubes de 4 m2 de surface, qui coûtent 150 euros. Les réfugiés termineront ensuite le bâtiment eux-mêmes. » Yona Friedman décrit un schéma simple, un assemblage de cercles formant un cube, tracés maladroitement comme par la main d’un enfant. En 2016, ce vieil homme aux yeux bleus avait 93 ans, un accent hongrois et une voix douce. Il est mort trois ans plus tard aux États-Unis. Ce qu’il décrit, c’est le principe d’un « meuble plus », une unité d’habitation réduite à ses principes essentiels : une structure cubique pouvant être murée par différents matériaux de récupération, empilée et modulée en fonction des besoins de ses habitants.

Il l’a pensée pour les réfugiés. Low cost et temporaire, recyclée et recyclable, elle est un des développements du système architectural qu’il a conçu depuis les années 1950 : l’architecture mobile. Architecte pour les uns, utopiste pour les autres, enseignant à Harvard, primé par l’Unesco, Yona Friedman a consacré sa vie à ce projet visionnaire en élaborant un système architectural complet, aussi fou que concret. Son mantra : « l’architecture doit pouvoir être faite par et pour les usagers, pouvoir évoluer et ne pas coûter cher ».

Résistant hongrois

« La vie de mon père a été entièrement colorée par son expérience de la Seconde Guerre mondiale, observe sa fille, Marianne Friedman Polonski, depuis son salon de Los Angeles. Il a utilisé son expérience de réfugié comme point de départ. »  Né juif à Budapest en 1923, Yona Friedman vit un an dans un camp de réfugiés en Roumanie à la Libération, après avoir été faussaire pour la résistance hongroise. Il part ensuite étudier l’architecture au Technion d’Israël (université de recherche en sciences et technologies, parmi les dix meilleures au monde, NDR) et vivre dans un kibboutz. Marqué par la vision de réfugiés buvant de la neige fondue et défonçant les sols bétonnés pour libérer de la terre arable, il comprend vite que « les principes qu’il apprend à l’école d’architecture ne sont plus valides », rapporte Jean-Baptiste Decavèle, artiste plasticien ayant collaboré avec Yona Friedman entre 2006 et 2019.

Installé à Paris dès 1958, où l’architecture de la fin des années 1950 est dominée par la pensée monumentale du néo-Bauhaus et de Le Corbusier, Friedman pense à l’opposé, une architecture modifiable et modulable, adaptable aux changements de la vie et aux situations de crise. Constatant que la Terre est « surconstruite » et « surcultivée », il cherche à changer les règles architecturales pour laisser plus de place aux habitants et à l’environnement.

« L’architecture pensée par Yona se rapproche d’une recette de cuisine, illustre Manuel Orazi, historien de l’architecture et auteur d’une biographie de Yona Friedman. Tout le monde connaît la recette des pâtes à la carbonara, mais chacun les cuisine à sa manière. Pour Yona, l’architecture devait être ainsi. Il ne fallait pas imposer des règles et des normes, mais laisser faire les habitants, leur fournir une recette pour les laisser ensuite adapter leur habitat selon leurs propres goûts et leurs propres besoins. » 

Utopies réalisables

Pour permettre à l’individu de moduler sa maison, Yona Friedman développe un langage universel avec des pictogrammes à l’air enfantin, qui décrivent les étapes nécessaires à la construction d’un toit, d’un mur, d’une alimentation en eau… Avec sa femme, Denise Charvein, qui le soutiendra toute sa vie, il élabore plus d’une centaine de manuels sur l’écologie ou l’habitait précaire. Ils seront imprimés et distribués dans le monde entier, sous l’égide de l’Unesco qui le récompenserapar un prix en 1992. Yona Friedman s’intéresse également aux ordinateurs et participe à créer un programme informatique permettant aux habitants d’imaginer leur future maison et leur place dans la ville.

Modélisé par l’informaticien américain Nicholas Negroponte au début des années 1970, il est baptisé YONA. Fantasque et touche-à-tout, Yona Friedman réalise plusieurs courts-métrages avec sa femme, monteuse de cinéma. Annalya Tou Bar, film d’animation adaptant un conte africain, est récompensé par le Lion d’or du cinéma documentaire de Venise en 1962. On lui doit aussi un livre de physique, L’univers erratique : et si les lois de la nature ne suivaient aucune loi, et un ouvrage… à la gloire des chiens.

Ville spatiale

Yona Friedman est reconnu par les institutions, les universités et les académies, mais son travail d’architecte se heurte à de nombreux obstacles.Pour pallier la crise du logement de l’après-guerre, il imagine en 1959 un prototype de ville suspendue au-dessus de Paris ou de Londres, laissant libre l’espace au sol pour permettre une agriculture urbaine.  Sa « ville spatiale » est taxée d’utopiste par ses détracteurs.

Un qualificatif refusé par Yona Friedman, qui écrit un manifeste en forme de pied de nez, Les Utopies réalisables. « Il était en décalage total avec les architectes de son époque, pointe Sylvie Boulanger, directrice du Centre d’art contemporain CNEAI et commissaire de plusieurs expositions sur Yona Friedman. Eux continuaient à penser le bâtiment comme un objet signé, une œuvre d’auteur, alors que Yona était tout l’inverse. Il prônait l’improvisation, ce qui était vu comme une marque d’amateurisme, alors que c’était selon lui la seule solution pour répondre aux besoins de chaque individu, qui sont par définition toujours changeants. » 

Son architecture mobile, où l’habitant peut modifier son espace, ajouter ou retirer une pièce selon ses besoins, renonce à l’idée d’éternité. Basée uniquement sur des piliers et des sols, sa pensée architecturale, mais aussi urbanistique et sociale, s’empare dès les années 1970 des problèmes de surpopulation et de réchauffement climatique, avec toujours l’idée d’une auto-planification par les habitants.

Grande déception

Cette idée est appliquée lors de la construction d’une de ses seules réalisations architecturales, le lycée Bergson d’Angers. L’histoire d’une grande déception, raconte Marianne Friedman Polonski. Chaque mercredi pendant trois ans, fidèle à ses idées d’auto-planification par les habitants, Friedman se rend à Angers pour échanger avec les professeurs, les parents, les élèves et le personnel administratif du lycée qu’il va construire. Des plans sont élaborés, mais son diplôme d’architecture, acquis en Israël, n’est pas valable en France. La construction du bâtiment est confiée à quelqu’un d’autre. Le projet dérape et s’éloigne largement de ce qui était prévu. « Cela a été terrible, se souvient Marianne. Le lycée n’a jamais ressemblé à ce qu’il avait conçu. Il n’en parlait pas beaucoup mais c’était un souvenir désagréable, et il ne parlait pas des choses désagréables. »

Yona Friedman finit par accepter de rester un « architecte de papier », vivant de son travail théorique et artistique. Reconnu en France dans le milieu de l’art contemporain, il organise de nombreuses expositions. La dernière en date, posthume, s’est déroulée au printemps dernier au Quadrilatère de Beauvais sur plus de 2 000 m2. Un prototype de la Cité des réfugiés, incluant une quarantaine de « meuble plus », a aussi été bâti cet été en Italie. Le décor foisonnant de son appartement parisien, boulevard Garibaldi, dont la porte était « toujours ouverte » aux visiteurs, selon sa fille Marianne, a été repris par le Centre national des arts plastiques, qui compte l’exposer au public. 

Presque rien construit

Toute sa vie, Yona Friedman a refusé d’être réduit au seul statut d’artiste. « Beaucoup darchitectes ne le prenaient pas au sérieux, se souvient Wim de Witt, historien de l’architecture et ami de Yona Friedman. Mais lui répétait qu’il n’était ni artiste, ni utopiste. Il était architecte et ce qu’il proposait était très concret. Ses écrits ont influencé beaucoup de monde, comme Archigram et Peter Cook. »Les architectes japonais multiprimés, Kenzō Tange et Arata Isozaki, ont eux aussi reconnu l’influence de Yona Friedman, tout comme les lauréats du prix Pritzker 2021, Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal. Tout ça, alors qu’il n’a presque rien construit.