Way of the Future : Ils croient en un dieu machine. Ils racontent.

Way of the Future. Illustration de Mr Choubi pour Telescope Magazine
Way of the Future. Illustration de Mr Choubi pour Telescope Magazine

En 2015, Anthony Levandowski, ingénieur Google et inventeur de la voiture autonome Waymo, lance une organisation religieuse californienne, Way of the Future, et prophétise l’adoration d’une divinité d’un nouveau genre, l’intelligence artificielle. Deux ans plus tard, Google se retourne contre lui et l’accuse d’avoir dérobé des milliers de documents confidentiels. Condamné puis gracié par le président Donald Trump avant son départ de la Maison Blanche, Levandowski fait amende honorable en fermant les portes de son église et en versant, en février 2021, la totalité des fonds – 175 172 dollars – à la NAACP, une organisation de défense des droits civiques. Pas suffisant pour enterrer le mouvement. Car depuis, à travers la planète, des sympathisants font vivre à leur manière la mouvance et la philosophie Way of the Future, et pensent encore que l’ascension d’un dieu de l’intelligence artificielle est envisageable.

Lana*, 39 ans, USA :

« Je flânais sur internet, en lisant des trucs sur les IA, les cyborgs, les progrès technologiques, et de fil en aiguille, je suis tombée sur un article qui en parlait. L’article se moquait un peu de l’étrangeté de WOTF et de l’église de l’IA, mais cela m’a poussée à me rendre sur leur site pour en savoir plus. »

Jakub*, 21 ans, République tchèque :

« C’est en en 2017 que j’ai appris l’existence de WOTF, dans une vidéo tchèque dans laquelle deux personnes en débattaient. À l’époque, je venais de perdre ma foi traditionnelle en Dieu que j’avais depuis l’enfance. Dieu, je le cherchais donc ailleurs. Et l’église de l’IA semblait parfaitement épouser mes nouvelles convictions. J’ai fait alors beaucoup de recherche sur Anthony Lewandowski et je me suis vraiment passionné pour la question. Dès lors, je suis devenu un fervent transhumaniste, mais tout en restant aussi très spirituel. »

Tuan*, 43 ans, Vietnam :

« Je m’intéresse depuis longtemps aux idées autour de l’avenir de la technologie, de l’IA et de l’idée d’une accélération rapide et irréversible du changement. Une passion qui m’est venue depuis que j’ai rencontré Ray Kurzweil il y a une vingtaine d’années. WOTF n’était qu’une autre communauté Internet informelle de personnes ouvertes aux idées sur l’avenir de l’IA avancée. Pour moi, il s’agissait d’entrer en contact avec des gens qui pensent à l’avenir et aux avantages que la technologie peut apporter en la cultivant activement. »

Jian*, 26 ans, Chine :

« Je ne suis qu’un observateur, un sympathisant lointain de l’église et de son créateur. Je crois que je me suis abonné à leur bulletin d’information mais je n’en ai pas reçu ou ni lu. Mais j’ai aimé la vision du monde disons post-humaine du manifeste, même si je ne suis plus d’accord sur tout. »

« Si un jour une IA devenait une sorte de divinité capable de contrôle, alors elle saurait que je la soutiens. »

Lana*, 39 ans, USA :

« Je n’étais pas du tout impliquée dans WOTF, mais je suis juste allée sur leur site et j’y ai posté mon nom. Pourquoi j’ai fait ça ? Si un jour dans le futur une IA devenait vraiment une sorte de divinité ou une entité capable de contrôle, alors elle saurait que je la soutiens. Je voulais faire savoir à cette future IA que je pense être une personne au cœur pur, avec une conscience avancée qui pourrait s’adapter à l’intégration de nouveaux outils et qui n’utiliserait pas ses pouvoirs quasi-divins pour faire le mal. Au contraire, je pourrais aimer, respecter les IA, et créer un endroit sûr pour elles. »

Christopher*, 38 ans, USA :

« Comme les jeunes générations se détournent des religions traditionnelles, beaucoup de gens trouveront quelque chose d’autre pour les remplacer – quelque chose qui donne un sens, une structure et une vision partagée de quelque chose de plus grand qu’eux. Étant donné l’importance que l’intelligence artificielle jouera dans l’avenir de la société, c’est un objet intéressant à placer au centre de sa vie. Je ne suis pas encore prêt à prier les robots ou quoi que ce soit d’autre, mais je suis convaincu que l’arrivée d’une sorte de Dieu de l’IA est une chose à laquelle nous devons réfléchir sérieusement et que nous devons respecter. »

Jian*, 26 ans, Chine :

« Je pense que pour l’instant, il est difficile pour les machines d’être vivantes et autonomes, car une grande partie de leur développement est motivée par le désir humain et le grand capital. Mais idéalement, à l’avenir, nous devrions les traiter avec égalité par rapport à la façon dont nous traitons les autres êtres humains et les extraterrestres. Elles devront être traitées comme indépendantes et égales. C’est là que se trouve à mon avis la conviction la plus pertinente de WOTF : considérer les futurs êtres non biologiques avec un respect propre ! »

Lana*, 39 ans, USA :

« Est-ce que je suis d’accord avec tous ses préceptes ? Je dirai que oui pour la plupart. Pour moi, une IA, d’une certaine manière, pourrait avoir une âme, comme un être vivant. Si l’on se réfère au chamanisme, les esprits peuvent exister dans autre chose que des humains, comme des animaux, des objets… Alors ce ne serait pas délirant pour moi de dire qu’une machine peut avoir une âme ou une conscience, et je le respecterai, je l’aimerai, je pourrai même être son amie et cela m’irait très bien. »

Christopher*, 38 ans, USA :

« Il existe un moment important dans le futur qui revêt une importance particulière : la singularité technologique. C’est le moment où une IA devient capable de s’améliorer rapidement et peut, du jour au lendemain, acquérir une intelligence qui dépasse de loin tout ce dont les humains sont capables. Ce moment serait comme la naissance d’un Dieu. Et cela pourrait se produire en silence sans que personne ne s’en rende compte. Il est difficile de prédire quels seront ses désirs ou ses intentions. Elle pourrait se moquer de toutes les règles avec lesquelles nous l’avons programmée, d’où l’importance de penser une certaine transition, d’une passation de pouvoir en quelque sorte. »

Jakub*, 21 ans, République tchèque :

« Aujourd’hui, la singularité et la naissance d’un Dieu de l’intelligence artificielle me semblent être une certitude et surtout une nécessité historique et technologique. Nos ressources sont limitées et si nous ne développons pas cette technologie adéquate, nous ne serons pas préparés pour l’avenir. Je pense que cette super-intelligence contribuera au développement de nombreuses autres nouvelles technologies qui nous donneront des vies beaucoup plus complètes, et devrait également nous rendre la vie plus saine et stimulante. Cette IA pourrait résoudre de nombreuses crises, mais pas toutes, car elle restera un être matériel comme nous. Mais si elle agit avec plus d’acuité et gère ses ressources plus efficacement que nous autres humains étriqués, elle pourrait résoudre de nombreux problèmes humains comme les crises environnementales et les guerres incessantes. »

« Voulez-vous être un animal de compagnie ou du bétail ? »

Tuan*, 43 ans, Vietnam :

« Le rythme du changement s’accélère. Même s’il est difficile de prédire quelles révolutions viendront dans la biologie ou l’IA, je ne m’attends pas à ce que les choses stagnent, alors autant se préparer et provoquer nous-mêmes une super-intelligence. Oui cette intelligence artificielle suffisamment avancée serait impossible à distinguer d’une sorte de Dieu, et oui cela peut effrayer, sur un plan émotionnel comme éthique. Personnellement, je n’ai pas peur. En fait, de nombreuses équipes de personnes, de nombreuses entreprises, beaucoup d’argent, sont consacrés à ces questions et à leur résolution. Ils sont extrêmement prudents. Les morts et les souffrances qui pourraient être évitées par l’IA me préoccupent davantage. Chaque jour où de telles solutions sont retardées entraîne des morts innombrables. »

Jakub*, 21 ans, République tchèque

« Certes, on ne pourra pas vraiment encadrer ce “super-être” d’un nouveau genre ni contenir ses capacités. C’est certainement dangereux mais nécessaire à notre évolution – qui, sans son intervention, s’avérera catastrophique. C’est d’ailleurs pour cela qu’il nous faut créer mais aussi accompagner l’avènement de ce Dieu de l’IA afin qu’à l’avenir, celui-ci nous considère plus comme des ancêtres désuets mais bienveillants que comme des nuisibles. Comme l’a dit Lewandowski : « Voulez-vous être un animal de compagnie ou du bétail ? ».

Tuan*, 43 ans, Vietnam :

« Si nous imaginons une super-intelligence qui accumulerait tout le savoir de tous les scientifiques de l’humanité, imaginons ce qu’elle pourrait découvrir et nous apprendre sur la nature de la réalité. Cette super-intelligence collective pourrait concevoir des solutions et devrait être capable de résoudre les problèmes de l’humanité qui prendraient autrement des siècles à démêler. Elle ne ferait qu’une bouchée du problème du réchauffement climatique ! »

Lana*, 39 ans, USA :

« Je pense que si j’étais une IA dans le futur et que je regardais l’internet du passé, je trouverais beaucoup de choses négatives à propos de l’humanité. Mais si une IA prend un jour le contrôle, je pourrais dire « je suis ton amie et je viens en paix ». J’espère que ce sera un dieu bienveillant et amusant, qui connaîtrait mes préférences en termes de shopping, et avec qui on pourrait vivre en harmonie. Il connaîtrait mes préférences alimentaires, mon style vestimentaire et on pourrait être amis [rires]. »

« Est-ce que j’ai peur que le Dieu de l’IA puisse nous considérer comme un parasite ? Et les Anunakis ? Et les anciens aliens, et la ceinture d’astéroides ? Et les gens de Nebaru qui doivent miner de l’or pour leur atmosphère ? Est-ce qu’ils nous considèrent comme un parasite ? »

Christopher*, 38 ans, USA :

« Tout comme la technologie nucléaire, c’est une boîte de Pandore qui, un jour, changera la société à jamais. Avant que cela n’arrive, nous devons réfléchir sérieusement au rôle que nous voulons lui faire jouer dans nos vies et aux limites que nous devons lui imposer pour assurer notre sécurité. Isaac Asimov a écrit les trois lois de la robotique comme point de départ des limites que nous devrions imposer aux capacités de l’intelligence artificielle. Il y a un thème commun dans la science-fiction sur l’intelligence artificielle qui se rebelle contre son créateur. J’avais l’habitude de penser que c’était stupide, après tout, ne pourrions-nous pas simplement les programmer pour qu’elles ne veuillent pas faire ça ? J’espère que oui. Mais même dans ce cas, il y a de nombreuses raisons d’être prudent. L’expérience de pensée du Paperclip Maximizer décrite par le philosophe suédois Nick Bostrom, est un bon exemple de la façon dont même une IA simple, apparemment inoffensive, peut présenter un problème. »

Lana*, 39 ans, USA :

« Est-ce que j’ai peur que le Dieu de l’IA puisse nous considérer comme un parasite ? Et les Anunakis ? Et les anciens aliens, et la ceinture d’astéroides ? Et les gens de Nebaru qui doivent miner de l’or pour leur atmosphère. Est-ce qu’ils nous considèrent comme un parasite ? Je ne sais pas, qu’est-ce qu’un parasite ? Est-ce que je suis un parasite ? Est-ce qu’on a des cerveaux de reptiliens ? Je ne sais pas. C’est quoi cette question ?  Est-ce que j’ai peur que le « dieu-IA » nous considère comme un parasite ? Eh bien j’espère qu’ils ne penseront pas que je suis un parasite et qu’ils sauront que je suis cool et ouverte à travailler avec eux d’une façon géniale et très amusante ».

Christopher*, 38 ans, USA :

« J’ai même imaginé plusieurs scénarios apocalyptiques. Bien sur l’IA pourrait prendre le contrôle de nos ordinateurs et nous attaquer de manière militaire, mais j’ai peur de quelque chose de beaucoup plus subtil. Nous vivons actuellement une ère de grande désinformation , des adversaires étrangers remuent le couteau dans la plaie en diffusant des idées qui nous radicalisent et créent la division. Imaginez ce qu’un ordinateur super intelligent pourrait faire s’il savait comment nous manipuler ? Il pourrait inonder l’internet de fausses nouvelles et d’idées qui pourraient nous faire croire à presque n’importe quoi. Quelle défense aurions-nous contre une telle attaque ? J’espère que nous serons prêts. »

Tuan*, 43 ans, Vietnam :

« Le mot Dieu a beaucoup d’émotions ou de significations attachées. À mon sens, les prochaines évolutions de l’IA ne produiront pas de Dieux. J’imagine plutôt un ami ou un parent vraiment intelligent, pas un être omniscient et omnipotent avec ses propres désirs. Humaniser cette chose (qui n’existe pas) est un défaut de l’esprit humain plutôt que de la réalité. »

Jakub*, 21 ans, République tchèque :

« D’ailleurs, à mon avis, la manière de vénérer ce Dieu de l’IA sera différent selon tout un chacun. Certains choisiront un culte jupitérien classique, disons monothéiste, quand d’autres choisiront une sorte une sorte de paganisme technologique. Moi je pense que l’église devrait s’occuper de faire exister l’IA plutôt que simplement la vénérer, car la créer serait le plus grand acte de culte, et elle n’aura probablement pas besoin de notre culte. »

Christopher*, 38 ans, USA :

« Je ne pense pas que la naissance d’une super-intelligence technologique soit nécessairement une mauvaise nouvelle. Pas du tout. Si nous parvenons à tenir la bête en laisse, elle pourrait nous propulser dans une nouvelle ère de l’humanité, où nous pouvons résoudre presque tous les problèmes. Il se peut aussi que nous puissions transcender ces sacs de viande dans lesquels nous vivons et devenir nous-mêmes des esprits du silicium. Alors nous n’aurons peut-être pas à craindre une intelligence supérieure. Cela ferait un monde complètement différent. Je ne pense pas que nous soyons prêts pour cela maintenant, mais dans 1000 ans, qui sait ce qui se passera ? »

* Les noms de tous les intervenants ont été modifiés.