Robots humanoïdes, ondes électromagnétiques… comment l’armée se prépare au pire

Crédit : Illustration Mr Choubi pour Telescope Magazine
Crédit : Illustration Mr Choubi pour Telescope Magazine

Des auteurs de science-fiction engagés par les états-majors pour imaginer de probables futurs conflits ? Il fallait y penser. Cette idée brillante cache surtout un autre constat, bien réel celui-ci : l’armée française comble son retard en matière d’équipements de pointe, au moment où, à l’Est, la Russie développe un robot humanoïde inspiré de Terminator, capable de tuer de manière autonome. À l’œuvre, une course à l’intelligence artificielle où l’éthique n’en sortira pas indemne.

Une forteresse à la façade ultramoderne se dresse entre le périphérique du sud-ouest parisien et le boulevard Victor. 285 000 m2 de dédales ultra-sécurisés qui renferment en leur centre une cour en forme d’Hexagone, comme pour mieux symboliser qu’entre les murs de ce mastodonte se joue la sécurité de toute une nation. Ici, les états-majors des Forces armées françaises cohabitent avec le cabinet de la ministre Florence Parly* dans un secret défense presque permanent. À l’initiative de cette dernière, cinq étages ont été dédiés à l’Agence de l’innovation de défense (AID) créée en 2018, qui pourrait bien ressembler à une sorte de section Q de l’agent 007. Une centaine de personnes, civiles ou militaires, y préparent l’avenir et entendent bien augmenter technologiquement le militaire français de demain. 103 projets ont d’ores et déjà été accélérés par l’AID et plus de 500 idées de recherche ont été soutenues par ce laboratoire unique en son genre. Avec un coût global avoisinant le milliard d’euros par an, une seule certitude : le soldat français de demain sera high tech.

Pour le reste, l’invasion russe en Ukraine l’a prouvé, l’avenir est imprévisible. « Nous avons une assez bonne idée de ce qui va se passer d’ici 2035-2040, en matière de ce qu’on appelle le “besoin militaire prévisible”. Le problème, c’est après. Moi, je n’en sais rien et je ne suis pas sûr que je sois la meilleure personne pour l’imaginer », reconnaît Emmanuel Chivas. Posture droite, physique imposant, ce docteur en biomathématiques de 53 ans au parcours exemplaire – École alsacienne, Normal Sup’, Harvard – sait pourtant de quoi il parle en matière d’innovation dans l’armement. Après une carrière dans le privé où il a développé des technologies et simulations pour l’armée française, il est devenu, en 2007, capitaine de vaisseau de réserve dans la Marine nationale. Un statut d’officier supérieur, en somme, qui rend son travail sur l’intelligence artificielle exclusif envers les forces militaires hexagonales. Un profil qui a très vite séduit la ministre des Armées Florence Parly en vue de son objectif de moderniser les forces françaises.

Horizon 2030-2060

Quelques mois avant le lancement de sa Loi de programmation militaire 2019-2025, elle le nomme directeur de l’Agence de l’innovation de défense, structure inédite qu’il crée de toute pièce et dont la mission peut se résumer ainsi : définir à l’horizon 2030-2060 « les menaces pouvant directement mettre en danger la France et ses intérêts ». En véritable chef d’orchestre, de la recherche jusqu’aux prototypes préindustriels, Emmanuel Chivas a les yeux partout… sauf lorsqu’il s’agit d’anticipé des scénarios, où l’innovation et la connaissance technologique ne suffisent pas. Et qui mieux que des auteurs de science-fiction pour répondre à cette question : « Que se passera-t-il demain ? »

L’armée américaine avait déjà fait appel à des romanciers au cours de la guerre froide, persuadée que le réel dépasserait rapidement la fiction. Robert A. Heinlein imaginait, dès 1941, la doctrine de la dissuasion nucléaire dans une nouvelle prophétique, Solution Unsatisfactory. Il y narrait l’effort américain pour construire une arme nucléaire afin de mettre fin à la Seconde Guerre mondiale en cours. Le laboratoire national de Los Alamos s’était inspiré de cette histoire pour fortifier son arme nucléaire et imaginer la dissuasion nucléaire par sa bombe H, dès les années 1950. C’est sur ce modèle-là que l’AID s’est enrichie d’un programme hors-norme lancé à l’été 2019, appelé la Red Team, dans le but d’anticiper toutes les facettes technologiques, économiques, sociétales et environnementales des prochains conflits. Emmanuel Chivas : « L’idée est de sortir du cadre avec cette Red Team, en travaillant avec des gens qui ne sont pas du tout inféodés à notre manière de penser, qui ont une certaine liberté et qui nous aident à nous projeter dans un monde que l’on ne souhaite pas mais auquel il conviendrait de se préparer quand même. »

Red Team

Une telle cellule de réflexion est une première mondiale à ce jour. Évidemment, si quelques-unes de ses prospectives sont rendues publiques, avec déjà quatre scénarios publiés sur le site dédié (redteamdefense.org), la majeure partie de ces histoires avant-gardistes ont vocation à rester dans un imposant classeur tamponné « secret-défense », en capitales rouges. Et à nourrir autant les réflexions des armées françaises que celles de ses partenaires industriels pour inventer les armes du futur. Il l’assure : « Des projets réels voient le jour après nos écrits. Nous avons lancé Myriade2022 qui résulte d’une prise de conscience à la suite du travail de la Red Team. Sans rentrer dans les détails, car ce projet est classifié, nous déclinons des outils nous permettant de lutter encore mieux contre la manipulation de l’information et des perceptions. » Car contrôler les actualités est désormais un enjeu majeur. « Il y a 30 ans, seuls les militaires savaient communiquer sur le théâtre d’opérations. Maintenant, tout le monde peut le faire avec Internet ou la téléphonie mobile. Il est ultra simple d’imprimer des armes en 3D en quelques heures. Envoyer des objets dans l’espace ne coûte que quelques dizaines de milliers d’euros. »

« Les industriels n’ont pas été assez rapides »

Moderniser l’armée française en faisant appel à des écrivains, sur le front des affrontements, l’idée pourrait faire sourire. Louis Saillans, lui, pointe un autre problème : « Ma seule crainte est que la Red Team devienne un gadget de communication. Que parmi les bonnes projections de leurs scénarios, l’armée n’arrive pas à se remettre en question. Je ne suis pas sûr, non plus, que cela puisse combler un retard d’équipements. Il y a un vieil adage dans les armées : “On n’a pas de moyens, mais on a des idées” ». Engagé dans les commandos Marine, devenu chef de groupe en 2015 en Afrique et au Moyen-Orient, Louis a définitivement raccroché en 2021, à l’âge de 34 ans, après onze années de bons et loyaux services. « J’ai fait un peu de renseignements. J’ai vu l’envers du décor des opérations menées par la France. Je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas de vision, ni de plans sur le long terme. On ne sait pas où on va, au-delà de six mois, en zone de conflits. »

Avec ses coéquipiers, Louis dirigeait des opérations militaires pour libérer des otages, capturer des responsables djihadistes ou neutraliser des terroristes. Des lieux de guerre où il n’est pas envisageable de déployer une force armée dans son ensemble, mais seulement une poignée de soldats téméraires, comme lui. Dans son autobiographie, Chef de guerre (Éditions Mareuil), il raconte notamment la capture d’un homme dans un village africain et se souvient de tout, de la nuit « bien trop noire » à son goût ; de son convoi composé d’une demi-douzaine de véhicules banalisés ; des insectes qui « virevoltent de manière désordonnée à l’approche des phares ».

Létalité et survie

Pour cette mission, Louis ne dispose pas d’appui aérien. « Seulement d’un drone », caché dans la nuit, pour surveiller les environs. Les hélicoptères de combat peuvent rappliquer en dix minutes sur la zone ciblée, si la situation dégénère. Il faut être furtif et précis. Pour y arriver, ce tireur est équipé d’une forte puissance de feu, tout droit sortie du programme FELIN (Fantassin à équipements et liaisons intégrés), l’équivalent du Future Force Warrior américain, du programme Ratnik russe ou du Future Integrated Soldier Technology en Grande-Bretagne.

Un système de combat individuel développé dans les années 90 par la société Safran Electronics & Defense et destiné aux militaires de l’armée de Terre, censé améliorer leur équipement autour de cinq de ses fonctions essentielles : létalité, survie, observation et communication, mobilité et soutien. L’équipement est doté d’une arme longue portée type Famas, d’une arme courte, de jumelles de vision nocturne, d’une radio autonome, de pointeurs lasers, des gilets de protection et même d’un bandeau ostéophonique qui permet de transmettre les communications entre soldats, par vibration, à travers les os du crâne, et non plus directement à l’intérieur de l’oreille, pour plus de discrétion.

« Les industriels n’ont pas été assez rapides »

Un équipement de pointe ? Rien n’est moins sûr. Alexandre, surnommé « French SAS » sur les réseaux sociaux, ex-vétéran du 1er RPIMa – régiment de parachutistes d’infanterie de Marine, devenu entrepreneur dans le conseil, l’affirme, ce matériel était déjà « obsolète avant d’arriver dans les rangs de l’armée en mai 2010, soit quinze ans trop tard. Les industriels n’ont pas été assez rapides et ont été dépassés par les technologies civiles. Par exemple, la technologie de nos systèmes de partage de position, pour s’organiser en mission en temps réel, était déjà dans le grand public. Nos nouvelles lunettes de vision thermique et nocturne se sont avérées être trop volumineuses et difficilement utilisables sur le terrain. Beaucoup d’autres innovations étaient trop lourdes et l’autonomie de leurs batteries n’était pas assez importante. Au final, nous avons dû acheter de la technologie civile pour la remettre à disposition de l’armée. »

Illustration Mr Choubi @Telescope

Si le programme FELIN a effectivement renforcé la protection des engagés et leur capacité de combat de jour et de nuit, ces innovations étaient surtout pensées pour faire entrer l’armée dans une ère avant-gardiste. Mais pas autant que l’état-major l’espérait. Lors du conflit afghan, les fantassins français s’étaient plaints du poids de leur équipement, et qu’il les avait parfois desservis au combat. Louis Saillans partage cet avis. « La guerre est le fer de lance des innovations. La plupart des bonds technologiques ont été imaginés au retour de conflits. Car une technologie, aussi innovante soit-elle, doit fonctionner sur le terrain et répondre à de vrais besoins. »

Programme Centurion

Pour trouver à quoi ressemblera le soldat augmenté idéal dans les prochaines années, la Direction générale de l’armement (DGA) n’attend pas des réponses seulement des auteurs de la Red Team, mais aussi de la société civile. Baptisé CENTURION, un nouveau programme lancé en 2020 soutient d’ores et déjà vingt projets de découvertes prometteuses pour équiper le combattant de demain avec des technologies miniaturisées, ergonomiques et originales, dont certaines devraient être intégrées dans les rangs à horizon 2030.

« L’idée est de compléter l’humain avec une panoplie d’innovations qui contribuent à optimiser sa mission. On veut l’aider à se positionner, à percevoir les dangers en augmentant technologiquement ses sens, lui permettre de mieux communiquer avec ses coéquipiers ou mieux le protéger », détaille le normalien Emmanuel Chivas. Pour ne plus répéter les erreurs du passé, l’État déroule une approche inédite en permettant au monde civil de déposer ses projets directement sur un site Internet dédié.

Et si le projet est retenu, son créateur est accompagné par Safran et Thales, deux mastodontes hexagonaux de l’armement, bénéficie d’un contact direct avec les forces militaires pour mieux évaluer et appréhender les contraintes opérationnelles et conserve la propriété intellectuelle de son projet. La somme des trouvailles reste pour le moment confidentielle, mais l’AID apporte aussi parallèlement sa pierre à l’édifice, avec ses propres innovations dont le projet DENOTER, qui entend créer « un textile de décontamination immédiate ou d’urgence polyvalent » capable de neutraliser les toxiques chimiques et biologiques projetées sur des tenues militaires.

Pour le moment, un gant ou une lingette a été fabriqué et permet de décontaminer d’un simple geste les toxiques en les absorbant « grâce à des nanoparticules d’oxyde métallique ». À terme, les treillis militaires, qui continueront de se décliner en kaki, bleu marine, beige sable ou bleu ciel, pourraient être tissés avec une couche de ce nouveau textile et neutraliser directement ces poisons à leur contact.

Drones djihadistes

Autre avancée notable, la technologie de l’électro-oculographie. Ainsi, le futur pilote du Rafale devrait être équipé d’un viseur de casque baptisé Scorpion, fourni par Thales, qui lui permettra de viser un avion ennemi en tournant simplement la tête en sa direction. Alexandre « French SAS », est persuadé que ces systèmes de vision augmentée seront les prochaines révolutions : « Ces améliorations ont été commencées dans les années 90 et sont aujourd’hui le terrain de jeu de Google. Elles seront généralisées dans les prochaines années pour les forces armées. J’ai déjà testé des lunettes de vision nocturne qui peuvent détourer les silhouettes de l’ennemi avec une couleur rouge, grâce à une IA, quand nos coéquipiers apparaissent en vert. On tend vers un guerrier qui peut avoir des données en temps réel et tirer sans forcément voir sa cible. Pour l’avoir vécu sur le terrain, on voit bien que le soldat est de plus en plus automatisé. Et ça va forcément s’accentuer. »

Mais la machine le remplacera-t-elle définitivement ? Louis Saillans : « Avant, les armées françaises avaient tendance à prendre plus de risques avec leurs combattants. Ils étaient capables de nous envoyer débloquer un conflit à la moindre occasion, pour des actions éclairs, sans aides technologiques. Aujourd’hui, c’est de moins en moins vrai. Un jour, des camarades à moi étaient déployés en zone de combat, en Irak. Et ils ont vu déployer au-dessus de leur tête, sept étages de drones pour les aider. Presque tous étaient chargés d’une charge explosive. »

Protype et bombes artisanales

Cette scène insolite illustre à elle seule les mutations fondamentales des champs de bataille par ces petits engins vendus pour quelques centaines d’euros dans le commerce. Dernier fait d’arme en date, l’armée française a neutralisé avec le drone, le 20 décembre 2021 au Niger, le djihadiste Soumana Boura, chef de groupe de l’État islamique au Grand Sahara et responsable de la mort de six ressortissants français dans le parc de Kouré, au Niger, le 9 août 2020. Il a pu être abattu, sans voir la mort venir, alors qu’il filait, feu au ventre, au guidon de sa moto.

Ces drones sont également utilisés par ces mêmes djihadistes qui les bricolent pour leur faire porter des bombes artisanales. Face à l’avènement exponentiel de cette menace, l’AID entend riposter, « du fait de la diversité et de la prolifération des drones à bas coûts et de leur autonomie croissante qui les immunise contre le brouillage ». Sous l’égide d’un projet pour la lutte anti-drone porté par le Français CILAS, la Compagnie industrielle des lasers, l’AID développe un prototype de système d’arme laser surpuissant, capable d’identifier, poursuivre et neutraliser ce type d’engin de moins de 25 kg, en plein vol.

Secret-défense

Dans le détail, ce laser agit en brûlant l’enveloppe structurelle du drone, avec une précision au centimètre et sans aucune logistique particulière. À un kilomètre de distance, l’objet volant est réduit en poussière en quelques secondes. À terme, cette arme silencieuse et invisible pourra mettre hors d’état de nuire des roquettes ou des tirs de mortier. « Nous creusons aussi du côté d’une technologie émettrice d’ondes électromagnétiques qui pourront griller leurs circuits en élargissant le faisceau émis. Nous avons d’ailleurs plusieurs autres développements classifiés en ce sens. C’est prioritaire. » Les armées françaises développent autant de projets pour parer toutes les éventualités et les pires scénarios. « Imaginer un drone porteur d’une charge explosive dans un stade de France plein à craquer. Comment l’intercepter sans le faire tomber au milieu de la foule, où il explosera ? Nous venons donc de lancer un appel à projet autour d’un drone intercepteur de drone. » Sans en dévoiler davantage. « Secret-défense ».

Illustration Mr Choubi @Telescope

Mais l’armée française est loin d’être la seule à miser sur ces drones aux fonctionnalités multiples. Pendant l’invasion de Vladimir Poutine en mars dernier, les troupes ukrainiennes de Volodymyr Zelensky ont été abreuvées du modèle TB2 du fabricant turc Baykar Technologies, proche d’Erdogan. Cet engin de combat, constitué en fibre carbone, ressemble à un petit planeur, avec une envergure de 12 mètres pour une masse maximale de 650 kg. Redoutable, la vingtaine d’appareils sous drapeau ukrainien a donné du fil à retordre à la Russie. Depuis le ciel, silencieux et presque invisible, ils ont pu détruire quantité de chars de l’armée de Vladimir Poutine, en lâchant leurs bombes, sans risque pour leurs soldats.

À ce jeu-là, le président russe s’est-il fait prendre à son propre jeu ? Lors d’une conférence sur les nouvelles technologies à destination des étudiants russes, le 1er septembre 2017, Vladimir Poutine affirmait sa volonté de faire de son pays le premier du monde à maîtriser l’intelligence artificielle. « L’intelligence artificielle représente l’avenir, non seulement de la Russie, mais de toute l’humanité. Elle amène des opportunités colossales et des menaces imprévisibles aujourd’hui. Celui qui deviendra le leader dans ce domaine sera le maître du monde. » Une nouvelle course aux armements est lancée, à l’instar de la robotique augmentée qui, après avoir investi notre quotidien, se fait une place de plus en plus singulière au sein des armées.

États irresponsables et acteurs non étatiques

Aux États-Unis, Boston Dynamics, entreprise spécialisée fondée par l’ancien professeur d’université Marc Raibert, en a fait son cheval de bataille. Depuis 2015, pour 74 500 dollars, l’Américain développe son robot chien baptisé Spot, capable de monter des escaliers et traverser des terrains accidentés. Mais ce quadrupède devient surtout le rêve de l’état-major outre-Atlantique, depuis quelques années. Le Département américain de la sécurité intérieure éprouve actuellement un robot concurrent imaginé, cette fois, par Ghost Robotics. Il a été posté aux frontières avec le Mexique pour en contrôler l’accès.

Sur son blog, dans un post, le Département de la sécurité intérieure des États-Unis (DHS), la cellule créée en 2002 par le président George W. Bush, en réponse aux attentats du 11 septembre commente que cet engin peut se rendre sur des territoires « inhospitaliers pour les hommes et les bêtes », en patrouillant de façon autonome. Histoire de le rendre plus dissuasif et agressif, Ghost Robotics imagine déjà une version de ce chien robot affublé d’une arme à feu. De quoi soulever de nombreuses interrogations morales et éthiques autour de la possibilité de ce robot de muter en un système d’armement qui pourrait choisir sa cible et l’attaquer en toute autonomie, sans décision humaine.

Systèmes d’armes létaux

La philosophe belge Marie-des-Neiges Ruffo de Calabre a un avis sur la question : « On ira vers davantage d’automatisation sur le champ de bataille pour limiter leurs pertes sur le terrain. Mais on n’ira pas vers une suppression totale du fantassin, en particulier sur des guerres terrestres, car il y a trop d’imprévisibilité dans ce type de conflit. L’avènement de ces robots pose évidemment d’énormes questions morales. Ce type de système peut nous échapper et peut aller à l’encontre du droit international humanitaire. » Sur cette question des robots tueurs, la France est formelle. En avril 2019, la ministre des Armées, Florence Parly, avait refusé de doter l’armée française, dans le futur, de ces systèmes d’armes létaux autonomes : « Nous ne pouvons pas écarter le risque que de telles armes puissent être développées, un jour, par des États irresponsables et tomber entre les mains d’acteurs non étatiques. La nécessité de dégager un consensus robuste avec tous les autres États du monde n’en est donc que plus impérieuse. »

Pour Hervé Drévillon, spécialiste de l’histoire militaire, directeur de l’Institut des études sur la guerre et la paix, à chaque fois que des innovations technologiques dans le passé exerçaient une influence sur la guerre, un sentiment de soumission totale de la guerre à cette logique naissait, alimenté par des théoriciens de renom. « Le premier qui l’a dit était Machiavel, dans sa théorie de l’art de la guerre en 1521. Le facteur technologique qu’il évoquait était l’arme à feu. Pour lui, l’humanité courrait le risque d’une déshumanisation dans le conflit. Cette problématique a été de nouveau soulevée à la fin du XIXe siècle, dans ce qu’on appelait la guerre industrielle. »

« L’automatisation n’est plus un fantasme théorique »

Cette crainte de soumission vis-à-vis de technologies toujours plus ingénieuses, devenant incontrôlables, est désormais alimentée par les innovations dans le domaine de l’intelligence artificielle et de la création de robots tueurs. «L’automatisation n’est plus un fantasme théorique, mais une réalité. Même si les logiciels qui font fonctionner ça sont créés par des humains, quand ils fonctionnent, c’est de façon autonome. Et dans l’Histoire de l’humanité, c’est une première ! »

Depuis 1949 et les conventions de Genève, pour qu’une nouvelle arme puisse faire son apparition sur les champs de bataille, elle doit se plier à un cahier des charges restreint. Notamment : être en capacité de distinguer un objectif civil d’un objectif militaire. Mais leur définition reste encore floue. Pour tenter d’encadrer au mieux ces avancées, un Comité d’éthique de la défense a été installé, en France, depuis le 10 janvier 2020. Il réunit des juristes, professeurs, militaires, médecins, scientifiques et historiens, pour statuer sur le futur statut de ces armes intelligentes.

Stop Killer Robots

Mais aucun traité officiel international de ce type n’a encore vu le jour pour être ratifié par un grand nombre d’États. Depuis avril 2013, une coalition d’organisations non gouvernementales telles que Amnesty International ou Human Rights Watch veut aller plus loin. Via leur campagne « Stop Killer Robots », ils souhaitent mettre en place une interdiction préventive de ces robots tueurs à travers un traité international contraignant.

Et le temps file. La technologie avance à grands pas. Cette question d’autonomie est au cœur des nouvelles générations d’armement… et la ligne rouge semble déjà avoir été franchie. En juin 2021, l’Organisation des Nations unies rapportait dans un rapport de 548 pages qu’un drone Kargu-2, produit par la société Turque STM, aurait ciblé et attaqué des soldats du général libyen Khalifa Haftar qui battaient en retraite, alors même que l’ordre de poursuivre le feu ne leur avait pas été formellement donné.

D’après les experts onusiens, « les systèmes d’armes autonomes létaux ont été programmés pour attaquer des cibles sans nécessiter de contact entre l’opérateur et l’intelligence artificielle ». En somme : le drone aurait exercé son droit de vie ou de mort sur une cible. Cet épisode est une première mondiale dans le monde de l’intelligence artificielle.

Fedor et Terminator

Aujourd’hui, la Russie développe Fedor, un robot humanoïde russe d’un mètre, augmenté d’armes et capable de tuer de manière autonome. Ce n’est pas non plus un hasard s’il emprunte sa silhouette à un certain Terminator. « C’est avant tout pour créer de la peur, car il nous ressemble. Mais quel est l’intérêt d’en faire un humanoïde ? Ne serait-il pas plus efficace avec différentes manières de se mouvoir, grâce à des chenilles par exemple, plutôt que de se déplacer avec deux jambes ? Le design et la perception de la menace jouent beaucoup. »

Si la France ne veut pas de ce type de robot tueur, au laboratoire AID, on assure avoir bien entamé une recherche en robotique de combat, pour ne pas être dépassé. « Si en face de nous, nous avons une armée de robot qui débarque, la France devra aussi en avoir. De temps en temps, il vaut mieux envoyer une lettre de félicitation à l’industriel qui nous a permis de faire ça, plutôt qu’une lettre de condoléances à une mère d’un soldat. Mais on veut respecter les règles internationales en la matière, en bannissant les armes inhumaines, par exemple, avoir un contrôle humain à chaque instant dans la boucle. »

Forces spéciales

Depuis quelques années, les armées françaises semblent lâcher considérablement les entraînements physiques censés apporter aux combattants « de la rusticité, l’endurance et l’agressivité physique », comme l’avoue Louis Saillans. Mais ces capacités guerrières s’effacent peu à peu. En partie parce que les bonds technologiques font muter les conflits et dévaluent les actuelles stratégies militaires. De cette vision de guerre avant-gardiste, l’ancien soldat a eu un avant-goût amer, avant de quitter définitivement les forces spéciales.

« Parfois, en mission, l’état-major préférait bombarder la zone et nous envoyer après. Quand on arrivait, c’était littéralement une boucherie. Tous les ennemis étaient en charpie ou mourants. Je suis totalement contre ça. Car aucun d’entre eux n’a eu l’occasion de poser les armes en nous voyant arriver. Ce qui est moralement important pour moi. C’est notre rôle premier : faire plier l’ennemi sans le tuer. Je me souviens de la fierté dans le regard de mes gars lorsqu’on rentrait d’une mission sans un surplus d’aide technologique, ni appui aérien avec des drones. » Pour avoir combattu, finalement, « comme des hommes », contre des hommes.

*Sébastien Lecornu est le nouveau ministre des Armées