Peut-on rire de tout avec Etienne Klein ?

Peut-on rire de tout avec Étienne Klein ? Photo DR
Peut-on rire de tout avec Étienne Klein ? Photo DR

Quand l’un des physiciens et philosophes les plus écoutés du moment, directeur de recherche au CEA et auteur de nombreux ouvrages de vulgarisation, tente de faire un canular sur Twitter, les réseaux sociaux s’emportent. Peut-on rire de tout, avec un scientifique ?

Une petite pluie s’abat sur le sud de Paris. Dans le XIVe arrondissement, Étienne Klein loge dans un charmant appartement en rez-de-chaussée dont un mur en verrière, donnant directement sur la rue, offre une vue indiscrète sur son intérieur : pêle-mêle une modeste télévision, des livres disséminés un peu partout, une cheminée qui semble fonctionnelle, une large table investie par ses travaux en cours, et une photo en noir et blanc, signée Dominique Tarlé, de Keith Richards, avec qui il partagerait presque quelques traits de ressemblance. Mais pas la raison. Car lui, Étienne Klein, n’en manque pas. Particulièrement depuis le début de la crise sanitaire où ses éclairages sont venus mettre un peu de bon sens sur les plateaux télés, campés par des experts autoproclamés en virologie.

Ce qui inquiète le physicien et philosophe, maître ès vulgarisation, maintes fois récompensé pour ses deux décennies de recherche sur les particules et l’espace-temps, c’est une perte de confiance du public vis-à-vis de la science. En témoigne une enquête publiée par le Conseil économique et social en 2021, dirigée par Daniel Cohen, et dont les résultats sont sans appel : la France est le pays où l’on constate la plus forte régression en termes de confiance envers les scientifiques.

Une tranche de chorizo

Pire, seulement 25 % d’entre nous y affirmaient respecter les mesures de santé publique quand elles étaient encouragées par le gouvernement. « Le temps qu’il va falloir pour rattraper ça », regrette-t-il. Un déficit qu’il explique par un manque de pédagogie. « En Allemagne, c’est Angela Merkel qui faisait les conférences de presse, et elle donnait des cours aux Allemands. Elle ne disait pas, “tel scientifique pense que”, mais “voilà ce que les scientifiques savent, et voilà les questions qu’ils se posent”. Alors que nous, on a personnalisé le débat, donnant l’impression que les experts n’étaient pas d’accord entre eux et que toutes les paroles se valaient. »

Cette mission pédagogique, il s’en charge volontiers, entre son laboratoire au CEA où il travaille trois jours par semaine, ses conférences, ses ouvrages de vulgarisation et ses émissions sur Radio France dont la dernière en date, « Le pourquoi du comment ». C’est sans doute pour cette raison qu’Étienne Klein s’est attiré les foudres d’une partie de sa communauté de followers sur Twitter (104 000 personnes), plus habituée à ses posts éclairés, lorsqu’au beau milieu de l’été, il fît passer une tranche de chorizo pour une étoile. « Quand on voit un chorizo pour faire une annonce en astronomie, explique-t-il, ça veut dire canular. Mais comme c’était moi, les gens se sont ditce type l’a dit, donc c’est vrai”. »

Proxima du Centaure

L’été avait pourtant bien commencé. Au pied du Mont Blanc, où il a ses habitudes en cette période de l’année, Étienne Klein s’adonnait à l’alpinisme tout en s’interrogeant sur la gravitation, alternant l’écriture d’un prochain livre – où il met en relation des concepts qui n’ont a priori rien à voir – et la pratique de l’ultratrail. En somme, tout annonce une période comme il les aime, riche en oxygène et studieuse. Mais un accident lui ayant brisé une côte et le décès de son père Denys Klein sont venus noircir ce tableau idyllique et rappeler au philosophe, dont les tergiversations sur le temps qui passe, alimentent nombre de ses ouvrages, que s’il ne « passe » pas, du moins sa fuite est inéluctable.

En plein deuil, Étienne Klein s’offre alors une petite incartade sur Twitter, histoire de souffler un peu, en publiant la photo d’une tranche de chorizo sur fond noir, façon télescope JWST, censée représenter l’étoile Proxima du Centaure. « Ce niveau de détails… Un nouveau monde se dévoile jour après jour », commente-t-il, jouant le canular jusqu’au bout sans se douter du déferlement qui suivra.

« Le JWST ne détecte que les infrarouges »

Des internautes, d’abord crédules, crient au scandale. Comment un scientifique de renom peut-il ainsi se permettre de tromper son audience? « La confiance dans l’autorité de cet homme doit être révoquée. La désinformation est endémique et même un moment de blague peut souvent être dangereux. HONTE À TOI ! » commente l’un d’entre eux. La tranche de chorizo fait le tour des médias, et Étienne Klein goûte aux affres du lynchage en ligne. Pire, des sociologues américains écrivent au CEA, le Commissariat à l’énergie atomique, pour demander son licenciement au motif qu’il aurait porté atteinte au crédit de la science. Pourtant, il n’est pas le premier à avoir utilisé cette image : le 27 juillet 2018, un certain Jan Castenmiller la publiait pour illustrer une éclipse et prétendait que depuis l’Espagne, preuve à l’appui avec le chorizo rouge vif, on voyait la face cachée de la lune.

Personne ne s’en était offusqué à l’époque. Alors pourquoi cette fois un tel déferlement ? Devenu le porte-parole de la rigueur scientifique face aux fake news depuis la parution de son tract Le goût du vrai (éditions Gallimard) en pleine pandémie, Étienne Klein paye-t-il pour sa position d’autorité, comme s’il était désormais interdit aux scientifiques de son rang de faire de l’humour ? « Une tranche de chorizo a eu plus d’effet que vingt ans de boulot, regrette-t-il. Twitter n’est pas un lieu où on annonce des découvertes scientifiques, sauf pour Raoult qui y publiait ses articles avant de les montrer à ses pairs. Moi, je pensais que cette histoire allait me prendre un quart d’heure. C’est une machine à broyer. »

Fake news

Surtout qu’en creusant un peu, les véritables photos du télescope JWST publiées par la Nasa ne montrent pas la réalité non plus. « On devrait rappeler que le JWST ne détecte que les infrarouges. Or, les photos nous font croire que si on s’approchait de ces objets, on les verrait tel qu’on nous les montre, avec des couleurs éclatantes. On mise sur leur beauté, alors que non, on ne les verrait pas comme ça. »

Dans Le goût du vrai, Étienne Klein mettait en garde sur notre rapport à la science et le peu de crédit que nous accordons à la rationalité depuis que les fake news se sont multipliées, « alors que le canular a toujours eu une vertu éducative », se défend-il. Mais alors comment voit-il évoluer notre rapport aux réseaux sociaux ? « Je suis ni pessimiste, ni optimiste, les deux conduisent à l’inaction. Un jour j’ai débattu avec Jean D’Ormesson qui m’avait sorti cette définition de l’optimisme : “ C’est un gars qui fait ses mots croisés avec un stylo bille”. Ça m’avait vacciné. Le réaliste, il les fait avec un crayon et une gomme. »