Le GiscardPunk, une uchronie très française

Le Giscard Punk, une uchronie française. Photo montage Florent Deloison.
Le Giscard Punk, une uchronie française. Photo montage Florent Deloison.

Le GiscardPunk ne vous dit certainement rien. Son auteur, Florent Deloison, artiste numérique, professeur d’art et de design à Orléans, rassemble via son site internet et sa page Instagram une petite communauté de fidèles, passionnés par ce courant esthétique où le futurisme franchouillard des années 70 flirte avec la nostalgie d’une modernité exaltée…et surannée. C’est drôle, et ça dit beaucoup sur la manière dont la société française voyait le futur autrefois.

Est-ce que le GiscardPunk est une nostalgie du progrès tel qu’on le voyait au milieu des années 70 ?

Florent Deloison : Je me méfie du côté nostalgique qui peut être visuellement très trompeur. Je suis né dans les années 80, donc j’ai juste connu les ruines des années 60 et 70, quand c’était moins resplendissant. Mon propos n’est pas de dire « c’était mieux avant », pas du tout, il y avait des dizaines de milliers de mort dans les accidents de voiture, les gens fumaient partout… mais j’ai une fascination pour le personnage de Giscard que je vois comme un loser magnifique avec un côté assez pathétique. Dans le documentaire de Raymond Depardon (ndlr. 1974, Une partie de campagne), on voit ce bonhomme complètement sûr de lui qui ne se doute pas de la défaite qu’il va subir contre Mitterrand plus tard en 1981, car il pense incarner une forme de modernité absolue. C’est à la fois très triste et très drôle.

Votre uchronie commence en 1979, au moment de l’affaire des diamants de Bokassa. C’est là qu’il y a une déviation spatiotemporelle.

Oui, ça m’amusait d’imaginer une histoire où l’affaire Bokassa aurait été étouffée et où Giscard aurait été réélu en 1981. À partir de là, on peut créer tout un univers parallèle en s’interrogeant sur ce que serait devenue la société française. J’aime penser qu’on aurait pu vivre dans un parc d’attraction géant pour montrer aux Français ce qu’aurait été le pays s’il n’avait pas été réélu.

« Est-ce que c’est GiscardPunk ça ? »

D’où est venue cette idée ?

Je suis passionné de science-fiction, j’ai beaucoup lu Philip K. Dick et j’adore le courant steampunk et cyberpunk, tout cet univers post-apocalyptique ou malheureusement il y a assez peu d’équivalent en France. Je voulais créer un sous-genre de science-fiction, plus franchouillard disons, avec cet esprit des comédies françaises des années 70-80, les Charlots, les films du Splendid. L’auteur de bande dessinée Boulet a eu une approche similaire avec le Formicapunk, mais il manquait le côté politique, qui est un terreau fertile pour l’uchronie et raconter plein de conneries.

Le Giscardpunk, c’est un terme pour définir tout ces imaginaires liés aux esthétiques de la modernité d’après-guerre. C’est ce qu’on retrouve aujourd’hui avec les mèmes sur internet autour des liminal space, ces lieux vides parfois kitchs et angoissants, des couloirs d’administration, des vestiaires, des backrooms. Beaucoup de gens qui s’intéressent à ces esthétiques se retrouvent dans le GiscardPunk. Je reçois des commentaires sur mes posts Instagram de gens qui me demandent leur approbation à propos de photos d’un bâtiment ou d’un objet. « Est-ce que c’est GiscardPunk ça ? ». Ça m’amuse.

Sur Instagram, vous publiez des photos assez marrantes de produits de consommations français datés qui symbolisent les années Giscard, une boîte de conserve de frites, une Renault Fuego. Quelles traces esthétiques en reste-t-il aujourd’hui ?

Essentiellement dans l’architecture et l’urbanisme, puisque c’est ce qui reste le plus longtemps. Les projets délirants de cette époque sont fous, souvent sans aucune considération écologique. On ne demandait même pas l’avis des gens. À Toulouse, ils voulaient bétonner la Garonne pour faire un périphérique ! Comme les conserves de frites, c’est abominables mais ça a vraiment existé. Heureusement, aujourd’hui, il y a des concertations… enfin, ça se discute.

Le macronisme est-il un giscardisme ?

C’est bien possible, mais j’ai quand même envie de réhabiliter un peu Giscard ; c’est lui qui a mis une femme au Ministère de la Santé, Simone Veil, ce qui a permis la légalisation de l’IVG. Il est aussi à l’origine du regroupement familial, en 1976, pour que les travailleurs immigrés puissent rapatrier leurs familles en France.

« Un futur cyberpunk sans le folklore« 

Le Viaduc de Millau est le contre-exemple parfait. Les gens étaient contre, il y a eu des consultations interminables, et pourtant aujourd’hui tout le monde s’accorde à dire que c’est une réussite.

Oui, bien sûr mais à côté de ça, quand on a construit le périphérique autour de Paris, on ne s’est pas posés la question. Je ne suis pas contre la modernité, mais j’ai l’impression que le présent dans lequel on vit est hyper déprimant. Il ressemble à un futur cyberpunk mais sans le folklore qu’il y a autour avec les looks déjantés et tout l’attirail de la science-fiction.

Notre époque n’est donc pas à la hauteur du futur qu’on attendait sous Giscard ?

Non. Si je parle comme l’enfant que j’étais dans les années 90 qui lisait ces bouquins où on montrait la vie en l’an 2000 avec des robots, les voyages sur la lune, etc, la réalité est décevante. Il y avait un mème que j’aimais beaucoup qui disait que vivre à l’époque actuelle, c’est un peu comme assister à la chute de l’Empire romain mais avec du Wifi.

Quel regard portait Giscard sur le futur, les nouvelles technologiques et le progrès en général ?

Il a mis un frein à beaucoup de projets à Paris notamment Place d’Italie qui allait ressembler à la Défense avec des tours immenses. Et puis, il a bénéficié des projets initiés par ses prédécesseurs.

« Giscard a été une sorte de fusible »

Giscard était plus jeune, mais Pompidou était plus moderne.

Complètement. Giscard, c’est drôle, il apparaissait comme très moderne simplement du fait de sa jeunesse et parce qu’il mangeait chez les Français. Quand il arrive au pouvoir en 1974, il est très moderne, il veut changer le rapport au pouvoir, etc… Sauf qu’entre-temps y a le punk, le cinéma devient pus subversif, et quand il perd contre Mitterrand, il est devenu totalement ringard. Il a été dépassé par la modernité finalement. Mitterrand, malgré son look et son âge, était plus proche de la jeunesse que lui.

Giscard n’était-il pas, au fond, le lien obligatoire entre De Gaulle et Mitterrand ?

Oui, il a été une sorte de fusible.

Les giscardiens et les punks n’avaient pas beaucoup de centres d’intérêts commun en 1977.

Non, ça c’est sûr. Mais le drame des punks, c’est peut-être l’arrivée de Mitterrand. Quand en 1976, Metal Urbain fait son premier passage sur TF1 alors que la télévision était encore contrôlée par le gouvernement, le contraste était puissant. J’ai grandi dans un patelin de 200 habitants qui ressemblait au village de Groland, j’ai découvert les Béruriers Noirs et ça a changé ma vie.