Il a inventé une tomate qui pousse sans eau

Pascal Poot a inventé une tomate qui pousse sans eau. Photo : Olivier Metzger
Pascal Poot a inventé une tomate qui pousse sans eau. Photo : Olivier Metzger

Les climatologues sont formels. D’ici 2030, les épisodes de sécheresse porteront atteinte à notre sécurité alimentaire. La faute aux multinationales semencières qui ont imposé pendant des décennies des variétés hybrides appauvries génétiquement, devenues moins résistantes. Dans le nord de l’Hérault, un maraîcher rebelle fait tout le contraire depuis vingt ans. Et sans le vouloir, a inventé une super tomate qui pousse sans eau, vingt fois plus vitaminée que les autres.

Au bout d’un chemin cabossé, caillouteux, une table dépliante ou trônent un capharnaüm d’objets en tout genre, de caisses remplies de graines, de plantes, de végétation. Le coin, ombragé, donne sur un laboratoire de semences qui sert aussi de cuisine rustique et de salle de stockage. Les cigales sont à la fête pendant que Pascal Poot roule une cigarette avec un air paisible et déroutant. Son regard méfiant, d’un bleu azur, est celui d’un homme doté d’une science rare et d’une connaissance aiguisée de son milieu naturel. Chapeau de paille effiloché sur la tête, sa chemise à carreaux bleue ouverte laisse apparaître un torse imberbe et un camée en or.

Son visage anguleux dissimulé derrière une barbiche blanchâtre et de longs cheveux, sec et aride, est à l’image de ses terres, rocheuses et brûlées par le soleil. Ici, depuis vingt ans, il défie les lois naturelles. On parle de lui un peu comme d’un sorcier reclus. Mais il s’en moque, lui l’inventeur d’une super tomate biologique qui pousse sans eau, ultra résistante aux maladies et vingt fois plus vitaminée. L’industrie semencière voit d’un très mauvais œil sa trouvaille qu’il confesse être un peu le fruit du hasard. « Ce qui m’intéressait, c’était qu’elles soient plus résistantes aux maladies. Qu’elles s’adaptent à la sécheresse, ça, je n’ai pas fait exprès. »

Ses tomates sont devenues vingt fois plus riches en antioxydant, vitamine C et polyphénol qu’une tomate hybride dans le commerce.

Terre rocheuse

Au Conservatoire de la tomate qu’il a créé en 2000 à Olmet-et-Villecun, dans le nord de l’Hérault, renommé plus récemment le Potager de santé, Pascal Poot entretient la mémoire génétique de 200 variétés de tomates, mais pas seulement. Disséminées partout dans la vallée et de l’autre côté d’une montagne impraticable, une terre rocheuse que l’absence de nappe phréatique a rendue presque incultivable pendant des décennies, les semences potagères d’une centaine de sortes de salades, melons, courgettes viennent compléter ce laboratoire artisanal à ciel ouvert de 10 hectares. Pascal élève ses bêtes, des équins et bovins, sur 40 hectares, et élabore son propre compost qu’il répand sur cette étendue de cailloux pour la rendre plus fertile.

Après quelques pertes au début, du fait qu’il ne soignait pas ses plantes atteintes par des maladies comme le mildiou « pas même avec des produits biologiques qui sont pourtant très bien », les graines récupérées et ainsi replantées sont devenues plus fortes, parfois au bout d’une seule génération seulement. En vingt ans, à force de conditionner ses semences à des conditions extrêmes – pas de pluie l’été, de la neige en hiver –, ce maraîcher un brin visionnaire a amélioré la génétique de ses variétés qui ont dû renforcer leurs défenses immunitaires avec le temps. « Pour ça, elles sont devenues vingt fois plus riches en antioxydant, vitamine C et polyphénol qu’une tomate hybride dans le commerce. » D’un morceau de garrigue asséché, il a fait une oasis. Et pourtant, « des géologues et des sorciers sont venus constater qu’il n’y avait pas la moindre trace d’eau à plusieurs centaines de mètres en profondeur ».

Disciple de Gandhi

Il montre un vieux tracteur et ajoute « à part un filet d’eau épais comme mon doigt entre la maison et ici ». Partout où les conditions climatiques sont défavorables au maraîchage, en Bretagne, en Belgique, en Suisse, on s’arrache les graines de Monsieur Poot, qui n’a pas pour autant l’intention de les faire breveter. « Ces anciennes graines sont le patrimoine de l’humanité, explique-t-il. Des générations entières les ont cultivées, entretenues, renforcées, et moi, sous prétexte d’une petite amélioration, je vais y apposer mon nom ? »

Sa première ferme, Pascal Poot l’a construite à deux ans, en version miniature certes, pour faire un peu comme son grand père agriculteur et tanneur de peau. Sa maman s’occupait du jardin et son père a étudié la médecine. « Je lui piquais ses cours », se rappelle-t-il. Au milieu des années 60, ces derniers possèdent presque toutes les terres du village d’Olmet, s’intéressent déjà à l’agrobiologie, sont membres actifs de l’association Nature et Progrès, et fréquentent Lanza del Vasto, disciple de Gandhi et fondateur des communautés de l’Arche –  dont l’une s’établit alors à quelques kilomètres d’Olmet, à Roqueredonde – où naissent les prémices de l’altermondialisme. Cette effervescence intellectuelle et spirituelle frappe au cœur du petit Pascal, encore adolescent, qui passe ses journées au jardin ou à crapahuter dans les collines avant que ses parents ne quittent la région pour le Lot. Des années plus tard, c’est ici, à Olmet, au-dessus de Lodève, qu’il reviendra s’installer, là où il avait tout appris. « Mes parents avaient tout vendu, mais ça ne valait rien. Personne ne s’intéressait à ces terres jalonnées, difficiles d’accès, où rien ne poussait. J’ai racheté ce que j’ai pu, quelques hectares. »

Engrais chimique

Pendant toutes ces années, Pascal avait minutieusement accumulé les graines des légumes de son enfance, comme le ferait un savant avec l’idée qu’un jour, cela servirait. Cette diversité détonne avec les pratiques des gros semenciers qui, depuis des décennies, ont privilégié une sélection par « soustraction », en ne sélectionnant que les plantes qui leur convenaient le mieux. Cet appauvrissement génétique a rendu ces variétés hybrides hyper dépendantes en eau et en engrais chimique phosphaté. « Moi je fais par addition, reprend Pascal. Les plantes apprennent de nouvelles choses et les transmettent à leurs graines et leurs descendances. D’une variété pas adaptée à la sécheresse, je la confronte jusqu’à ce qu’elle finisse par devenir plus résistante. »

Pascal Poot réfléchit à étendre ses méthodes pour la culture des céréales ou celle des oliviers.

Non content des dégâts causés sur la biodiversité, ces multinationales ont favorisé une législation à leurs avantages, interdisant la vente aux particuliers de semences paysannes non inscrites au catalogue officiel comme celles dont elles détenaient les brevets, faisant disparaître du parc agricole français près de 90 % des variétés anciennes. Jusqu’à ce qu’une loi publiée en juin 2020 ne finisse par en ré-autoriser le commerce, et rétablir un peu de bon sens. « Les semenciers ont fait les lois eux-mêmes, estime Pascal, ils ont tout standardisé, le goût, les couleurs, les formes. Ce sont, et pardonnez-moi du mot, des pratiques totalitaires. » D’autant plus que les techniques déployées par Pascal Poot mettent à mal l’idée que les tomates hybrides des semenciers sont plus productives. Là où en agriculture conventionnelle, les tomates hybrides ne donnent jamais plus de 8 kg au mètre carré malgré l’utilisation d’engrais, les siennes dépasseraient les 20 kg par mètre carré en plein mois d’août.

75 % des mines de phosphates au Maroc

Et depuis qu’il fait parler de lui, chercheurs et industriels se bousculent pour venir constater de leurs propres yeux. Ceux de l’ITAB (Institut technique de l’agriculture biologique) sont venus plantés sur ses terres, à une rangée de ses tomates, une variété biologique semblable issue d’un autre semencier. « En quelques jours, leurs plants étaient morts de la sécheresse. » Même un laboratoire industriel, voulant se reconvertir en bio, est venu s’approvisionner avec ses graines, avant de faire machine arrière pour des raisons juridiques. De nature méfiante, il arrive à Pascal d’envisager le pire, comme le jour où les mines de phosphates, dont 75 % se trouvent au Maroc, viendront à manquer, privant les engrais chimiques de leur principale ressource. « Ça serait une catastrophe pour ces semences industriels imposées sur le marché depuis des décennies, tellement pauvres dans leur système immunitaire qu’elles ne peuvent pas pousser sans engrais. Là-dessus, les experts de l’ONU sont formels, c’est la famine mondiale assurée. »

Alors, il réfléchit à étendre ses méthodes pour la culture des céréales, ou celle des oliviers. La plupart de ces derniers seraient des clones issus d’une même cellule, victimes des mêmes maladies, avance-t-il. Pascal pense avoir trouvé la parade : faire pousser des oliviers directement à partir de noyaux. « Pour être fertile, le noyaux doit être digéré par les étourneaux qui en raffolent. Donc je garde précieusement les oliviers qui ont poussé naturellement sur mes terres à la suite des rejets de ces oiseaux. » On lui dit qu’il est le seul au monde à faire ce qu’il fait, mais il n’en croit pas un mot. Pascal sait que de l’autre côté du monde, sans qu’ils ne se soient jamais croisés, quelqu’un a forcément développé le même savoir pratique. Et que dans les décennies à venir, leur science permettra probablement la survie de l’espèce humaine.